de
1900 à nos jours
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Les
premières années du 20e siècle ont été
surnommées la "Belle Epoque". Avec raison probablement,
car ce sont des années d’insouciance et de confiance, d’inventions
et de réalisations diverses. Les problèmes existent certes,
mais l’optimisme domine, la "fée électricité"
accomplit des merveilles, la "petite reine" donne l’occasion
de faire les premiers tours de France à bicyclette, la musique
peut s’écouter chez soi, sur d’élégants gramophones.
Fallait-il que cet optimisme initial soit sanctionné ensuite
par des événements qui font du 20e siècle le plus
violent et le plus meurtrier de l’Histoire? Ces millions de morts, engendrés
par les machines infernales de deux guerres mondiales et de dizaines
de conflits régionaux, étaient-ils déjà
inscrits dans cette gaieté imperturbable de la Belle Epoque?
Pourtant, au cours ce même siècle bouleversant, des centaines
de millions d’autres hommes et de femmes ont aussi retrouvé leur
liberté et, comme le stipule la Constitution française,
le droit à disposer d'eux-mêmes, qu'ils ont parfois arrachés
avec violence des mains de leurs anciens maîtres. Serait-ce le
signe d’un équilibre pour l’avenir ? Dans ce siècle dont
les faits appartiennent plus au monde qu’à un seul pays, la France
a plongé au coeur de l’arène internationale à la
mesure exacte de ce qu’ont été sa place et son rôle
dans l’Histoire. Et cela a représenté un coût formidable
: de 1939 à 1962, le pays n’a pratiquement pas cessé d’être
en guerre et l’Empire de la IIIe République, autour duquel la
France avait largement construit sa puissance et son influence, a totalement
disparu.
Le nouveau siècle (1900-1914)
En
1900, la France entre dans le 20e siècle avec tous les signes
de la modernité qui s’installent. La capitale se prépare
d’ailleurs à accueillir une foule de visiteurs pour l’Exposition
universelle, qui célébrera d’avril à novembre
les merveilles de la science et des techniques. Paris est une ville
de 4 millions d’habitants, encombrée par une intense circulation
malgré les grandes avenues qui la traversent, créées
par Hausmann sous le Second Empire. Les maisons sont équipées
avec l’eau et le gaz, et de plus en plus de foyers bénéficient
de l’électricité. Pour remédier à la congestion
chronique de la ville, un moyen de transport révolutionnaire a
été imaginé, le métro. Commencée
en 1898, la première ligne souterraine est inaugurée le
14 juillet 1900. Grâce au métro, on peut dorénavant
parcourir la ville d’est en ouest en une demi-heure, sur un trajet de
dix kilomètres qui comprend seize stations. Les rames de trois
voitures se succèdent toutes les six minutes, le tarif est de
20 centimes aller-retour pour les ouvriers, 25 centimes pour un aller
simple en première classe. Le succès est immédiat,
les Parisiens adorent leur métro, qui désormais ne cessera
pas de s’agrandir. En 1914, le réseau métropolitain transporte
déjà un million de passagers par jour.
L’exploit
en juillet 1909 de Louis Blériot, un ingénieur
français, ouvre également de nouvelles perspectives pour
le transport, aérien cette fois : en 37 minutes, au départ
de Calais, il survole dans son avion les 33 km qui séparent la
France de l’Angleterre pour atterrir à Douvres, de l’autre côté
de la Manche. Ce succès couronne les nombreuses années
d’efforts de Blériot, qui remet l’ingénierie française
à la pointe de la recherche en aéronautique, jusque là
dominée par les frères Wright, ingénieurs américains.
Les
travaux de la science sont aussi fortement marqués par Marie
Curie, une jeune scientifique d’origine polonaise installée
en France depuis 1892. Elle reçoit avec son mari le prix Nobel
de physique en 1903, deux ans après sa fondation par l’Académie
de Stockholm. Ce prix récompense leurs recherches sur la radioactivité.
En 1911, à la suite de sa découverte du polonium et de
l’uranium, elle reçoit son deuxième prix Nobel, un fait
qui reste encore unique dans l’histoire du plus prestigieux des prix.
Ses travaux auront un impact considérable dans de nombreux domaines
de la science, et en particulier la médecine. Marie Curie meurt
en 1934 d’une leucémie, les cahiers de notes qu’elle tenait dans
son laboratoire sont aujourd’hui encore irradiés par ses expériences.
L’année suivante, c’est au tour de sa fille Irène d’obtenir
le prix Nobel de chimie, pour ses travaux permettant la fabrication
artificielle de la radioactivité.
Au
plan politique, le débat autour de l’Affaire Dreyfus a conduit
à la formation d’un ministère de "Défense
républicaine" qui puisse contenir l’influence du camp
des anti-dreyfusards, regroupant de manière informelle les monarchistes,
les nationalistes, les catholiques et les militaristes. Une certaine
radicalisation du gouvernement se produit durant cette période,
connue sous le nom de "République anticléricale"
(1899-1906). L’Eglise est particulièrement visée : en
1904, le gouvernement français rompt les relations diplomatiques
avec le Vatican et l’année suivante, une loi stipule que si la
liberté de culte reste toujours reconnue dans le pays, l’Etat
ne subventionnera plus les opérations liées à ces
cultes, parmi lesquelles figurent les salaires des évêques
et des prêtres. La loi signifie de fait la fin du Concordat signé
par Napoléon en 1801, et la IIIe République déclare
ainsi formellement la séparation de l’Eglise et de l’Etat,
dont on peut faire remonter l’association jusqu’à Clovis, au
5e siècle. Cette mesure provoque naturellement d’importantes
protestations dans le camp catholique, notamment lorsque le gouvernement
procède aux inventaires des biens de l’Eglise (1906) pour
les transmettre à des associations "cultuelles" regroupant
ses fidèles. Toutefois, cette nouvelle autonomie de l’Eglise
ne provoque pas d’affrontements durables entre catholiques et laïques,
elle contribue au contraire à affaiblir le mouvement anticlérical
en France, qui formait la base de l’alliance entre les différentes
tendances de la gauche. Les années qui précèdent
le premier conflit mondial vont d’ailleurs révéler de
nombreuses fractures au sein du camp républicain, divisé
entre modérés, radicaux et socialistes. A partir de 1910,
une instabilité ministérielle s’installe, provoquant pas
moins de neuf changements de gouvernement en quatre ans. Cette instabilité
de l’exécutif, causée par les changements fréquents
du personnel législatif dans des chambres dont les majorités
se font et se défont selon les résultats électoraux
et les alliances des partis, va d’ailleurs être la marque distinctive
de la vie politique française, au moins jusqu’en 1958.
La Première Guerre mondiale
(1914-18)
La
tension entre l’Allemagne et la France ne cesse de s’aggraver après
1910, l’Alsace et la Lorraine cédées aux Allemands en
1871 restent au coeur du contentieux entre les deux pays. Alors que
les armées allemandes s’équipent et se renforcent, les
députés français se disputent sur la durée
du service militaire obligatoire en France, qui passe de deux à
trois ans, selon la législation du moment. Les socialistes, dont
fait partie Jean Jaurès, pacifistes et antimilitaristes,
s’opposent vivement à une perspective de guerre. Cependant, à
la suite de l’assassinat à Sarajevo en juin 1914 de l’archiduc
d’Autriche, l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie forment une alliance (les
Empires centraux) pour envahir la Serbie. En réponse,
Raymond Poincaré, alors président de la République,
signe un traité d’amitié avec l’Angleterre et Nicolas
II, Tsar de Russie (la Triple Alliance). Les événements
se précipitent alors, le pacifiste Jean Jaurès est assassiné,
laissant le champ libre aux promoteurs de la guerre. Le 1er et le 3
août 1914, l’Allemagne déclare successivement la guerre
à la Russie puis à la France. Aussitôt, une "union
sacrée" de l’ensemble des politiciens français
se met en place et la mobilisation des troupes françaises est
organisée dans l’enthousiasme. Tout le monde est persuadé
que le conflit sera régional et de courte durée. Or, cette
guerre durera quatre ans et elle prendra une dimension mondiale, pour
la première fois dans l’histoire.
Même
si ce conflit implique des nations aussi lointaines que le Japon et
les Etats-Unis, ou plus proches, comme le Portugal, l’Italie, la Roumanie
et la Grèce qui combattent, aux côtés de la Triple
Alliance, les Empires centraux et leurs alliés, la Turquie et
la Bulgarie, le champ de bataille se situe largement sur le territoire
français. L’offensive allemande est d’abord repoussée
par les armées françaises du maréchal Joffre,
le long des rives de la Marne, à l’est de Paris, sur un front
de 300 km qui engage deux millions d’hommes. Pour attaquer les troupes
allemandes, des milliers de soldats français sont transportés
au front par des taxis. L’année suivante, en 1915, les armées
allemandes tentent d’attaquer par la mer du nord, mais sans succès.
A l’automne, une vaste offensive franco-anglaise en Champagne est un
échec, faisant des centaines de milliers de victimes. Le front
se stabilise alors dans l’est et en 1916 commence la bataille de
Verdun, un enfer qui durera près d’un an, de février
à décembre. La bataille se déroule en grande partie
dans un immense réseau de tranchées où périssent
dans d’horribles conditions 300.000 soldats de chaque camp, tandis que
700.000 autres sont mutilés, blessés ou disparus.
L’année
suivante, en 1917, Georges Clémenceau, président
du Conseil, relance l’offensive française, mais sans grand succès,
malgré ses déplacements personnels sur le théâtre
des combats pour encourager les "poilus", surnom donné
au soldats français. Par ailleurs, à la suite de la destruction
de cargos américains par les Allemands, les Etats-Unis, qui avaient
adopté jusque là une position isolationniste, entrent
dans le conflit pour combattre aux côtés de la France et
de l’Angleterre. Sur le front politique domestique, alors que se multiplient
dans l’armée les mutineries et les désertions, les ministres
socialistes, rompant l’Union Sacrée, quittent le gouvernement,
en protestation contre les offensives meurtrières massives qui
entraînent les pertes inutiles de soldats. En décembre
1917, une autre donnée change les conditions du conflit : la
révolution bolchévique qui éclate à Moscou
stoppe les hostilités sur le front russe, permettant alors aux
Allemands de renforcer leurs positions sur le front occidental.
En
mars 1918, les troupes du Reich gagnent des positions en Flandre et
en Champagne et arrivent à 65 km de Paris, qui est alors bombardée
par des canons allemands de 30 mètres de long. Le front est cependant
contenu aux environs d’Amiens jusqu’à l’arrivée des renforts
américains, en juillet. Avec cette supériorité
numérique, qui s’ajoute à l’utilisation par les troupes
alliées des avions et des nouveaux chars d’assaut mis au point
par le fabricant d’automobiles Renault, les armées du Reich sont
dominées et battent finalement en retraite. Au mois de novembre,
la Turquie et l’Autriche-Hongrie capitulent, ne laissant plus de choix
à l’Allemagne, qui accepte la défaite à son tour.
L’armistice est signé le 11 novembre à Rethondes,
près de Paris. Cette guerre la plus meurtrière de l’histoire
a fait plus de huit millions de morts.
La
Conférence de la Paix commence en janvier 1919, mais les
Alliés victorieux y découvrent leurs divisions. La France,
représentée par Clémenceau, exige des réparations
maximales de la part de l’Allemagne, l’Angleterre toutefois ne souhaite
pas que la France sorte excessivement renforcée de cette victoire,
les Etats-Unis adoptent une position plus neutre, exigeant la création
d’une Société des Nations qui puisse régler les
futurs conflits. Les négociations aboutissent finalement au Traité
de Versailles, signé en juin 1919. Selon les termes de l’accord,
l’Allemagne doit rendre l’Alsace et la Lorraine à la France;
elle doit payer pour réparations de guerre 132 milliards de marks-or,
dont la moitié va à la France; la Rhénanie et la
Sarre, provinces limitrophes de la France, seront occupées et
démilitarisées; il est interdit à l'Allemagne de
développer un armement et de posséder une armée
de plus de 100.000 hommes; toute alliance avec l’Autriche lui est également
interdite; enfin, l’Allemagne doit remettre toutes ses colonies situées
dans le Pacifique à l’Australie et au Japon tandis que celles
d’Afrique sont partagées entre la Belgique, l’Angleterre et la
France. Ce traité, qui humilie profondément l’Allemagne,
va avoir des conséquences désastreuses pour l’économie
du pays. Il va aussi bouleverser la carte politique de l’Europe, exacerbant
de nombreux sentiments nationalistes.
L’Entre-deux-guerres (1919-1939)
La
victoire de la France en 1918, ainsi que la crainte diffuse parmi la
population des "possédants" que la révolution
russe (le péril bolchévique) ne s’étende
en Europe, permettent aux républicains conservateurs de revenir
au pouvoir en 1919. Raymond Poincaré, ancien président
de la République, remplace son vieil ennemi, le modéré
Georges Clémenceau, à la présidence du Conseil.
Le nouveau gouvernement forme le Bloc national, qui réprime
durement des grandes grèves ouvrières durant l’hiver.
Poincaré exige par ailleurs que l’Allemagne paie régulièrement
ses dettes de guerre et décide en 1923 l’occupation de la
Ruhr par les troupes françaises. Cette mesure provoque une
panique dans les milieux financiers européens, ainsi qu’une intense
spéculation sur le franc. Pour protéger la monnaie nationale,
Poincaré augmente alors les impôts de 20%, une décision
très impopulaire qui entraîne la défaite du Bloc
national aux élections législatives de 1924, gagnées
par les radicaux et leurs alliés socialistes. Le nouveau président
du Conseil, Edouard Herriot, visant les "possédants",
propose quant à lui de créer un impôt sur le capital.
Cette fois, des fortunes quittent la France massivement, provoquant
une nouvelle crise monétaire. Herriot est forcé à
démissionner en 1926 et Poincaré est alors rappelé
pour former un gouvernement d’union nationale, qui embrasse
les différentes tendances à l’Assemblée. Grâce
à une politique ferme d’économies et de mesures fiscales,
Poincaré réussit à restaurer la confiance et à
stabiliser le franc. Ce succès assure d’ailleurs une nouvelle
victoire politique à la droite aux élections législatives
de 1928. Poincaré démissionne pour des raisons de santé
l’année suivante, mais l’économie française, pour
l’instant remise sur ses rails, connaît une certaine prospérité.
Les
années vingt ne peuvent pas être seulement définies
par une série de troubles monétaires et politiques. C’est
aussi une période de profonds changements culturels au sein d’une
nouvelle société qui, après les horreurs de la
Grande Guerre, se réjouit de la paix retrouvée. Si la
période qui précède la première guerre mondiale
a reçu le surnom de "Belle Epoque", celle qui
lui succède a été nommée les "Années
Folles". Les femmes jouent un rôle important dans cette
mutation de la société. Pendant les années de guerre,
elles remplaçaient les hommes dans les industries, elles étaient
devenues les "chefs de famille", elles ont acquis une indépendance
sans précédent. Le taux de natalité a par ailleurs
fortement baissé, créant les conditions d’une plus grande
liberté des femmes, qui ne sont plus seulement des mères.
L’écrivain Colette,
par ses ouvrages et sa personnalité, symbolise bien ce renouveau
féminin, ainsi que la styliste Coco Chanel, qui impose
ses vues révolutionnaires sur le vêtement féminin.
Un roman d'un ancien président de la Société
des Lettres, Victor Margueritte, intitulé la Garçonne,
qui vendu à 150.000 exemplaires dès sa parution en 1922,
fait le procès de la société masculine et bourgeoise
qui opprime la moitié de la population, les femmes. Par ailleurs,
le surréalisme, que son principal théoricien André Breton définit dans un manifeste daté de 1924,
engage la création littéraire et artistique dans une véritable
révolution culturelle, où le culte radical de la liberté
prend une place centrale.
En
1930, le gouvernement conservateur d’André Tardieu décident
de mesures fiscales importantes en faveur des moins riches : l’école
secondaire gratuite et la création des assurances sociales,
qui permettent aux employés et ouvriers qui paient une cotisation
régulière de se faire rembourser leurs dépenses
de santé. Ce même gouvernement décide par ailleurs
de commencer la construction de la ligne Maginot, une frontière
fortifiée entre la France et l’Allemagne. La France présente
aussi en 1931 sa troisième Exposition coloniale à
Vincennes, aux portes de Paris, dans laquelle elle veut célébrer
la gloire de son empire qui doit apporter la civilisation aux peuples
qui en sont privés. Toutes ces mesures veulent être les
signes d’une économie prospère et d’une république
éclairée et généreuse. Mais la crise économique,
qui semblait ne pas avoir encore touché la France depuis le "krach"
financier de 1929, montre bientôt sa présence, avec en
particulier l’accroissement du nombre de chômeurs. En 1932, la
récession s’installe définitivement. Capitalisant sur
l’insatisfaction populaire, la gauche radicale remporte les élections
et revient au pouvoir, mais pour une période de deux ans seulement.
Le nouveau gouvernement, qui ne bénéficie dans
son exercice que d’un soutien relatif de la part des socialistes, ne
parvient pas à redresser l’économie et est forcé
à démissionner en février 1934, face à des
manifestations de l’extrême-droite qui alimentent un climat antiparlementariste.
Depuis un an déjà, Adolf Hitler s’est emparé
du pouvoir en Allemagne et construit sa propagande autour d’une revanche
envers la France.
La
menace fasciste contribue à la création d’une stratégie
d’union de la gauche pour la reconquête du pouvoir. Le Front
Populaire, qui rassemble une large coalition de radicaux, socialistes
et communistes soutenus par les syndicats de gauche voit le jour en
juillet 1935 et remporte largement les élections de 1936. Le
gouvernement du socialiste Léon Blum, qui comprend
pour la première fois des femmes à des postes ministériels,
fait immédiatement voter une série de lois sociales dont
les plus fameuses sont la semaine de travail limitée à
quarante heures et les congés payés, qui assurent
à chaque travailleur deux semaines de vacances par an sans retrait
de salaire. Mais là encore, ce gouvernement de gauche populaire
est de courte durée. Le déficit budgétaire, les
disputes au sujet de l’intervention dans la guerre civile espagnole,
l’opposition du Sénat aux réformes entraînent la
démission de Blum en 1937 et l’éclatement de l’alliance.
Dès 1938, au moment où Hitler annexe l’Autriche, le front
populaire n’existe plus, le gouvernement est dirigé par un radical,
Edouard Daladier, qui s’appuie sur la droite et exclut les socialistes.
En
septembre 1938, Daladier, avec l’Italien Mussolini et l’Anglais
Chamberlain, signent les Accords de Munich, dans lesquels
sont reconnus les droits de l’Allemagne sur les Sudètes, la partie
occidentale de la Tchécoslovaquie, un pays avec qui la France
est pourtant alliée. Les Français, qui veulent la paix,
approuvent en général ce traité mais Daladier est
très critiqué par les représentants de la gauche,
qui considèrent la réunion de Munich comme un acte de
trahison. Le chef du gouvernement veut cependant toujours croire à
la paix et veut surtout préserver l’entente avec l’Angleterre,
qui est en faveur de "l’apaisement" d’Hitler. Le calcul échoue,
les ambitions d’Hitler sont bien plus vastes : en mars 1939, ses troupes
envahissent le reste de la Tchécoslovaquie. En août, à
l’issue de négociations secrètes, Hitler signe un pacte
de non agression avec la Russie de Staline, qui veut éviter
une guerre à sa porte. Le 1er septembre, la machine infernale
est de nouveau engagée, les armées d’Hitler envahissent
la Pologne. Devant une telle provocation, la France et l’Angleterre
n’ont désormais plus le choix : le 3 septembre, ces deux pays
déclarent la guerre à l’Allemagne.
La Seconde Guerre mondiale (1939-1945)
Dans
les mois qui suivent la déclaration de guerre, les armées
du IIIe Reich, bien équipées et organisées, appuyées
par des blindés et une puissante force aérienne, envahissent
sans difficulté la Norvège et le Danemark, puis la Hollande
et la Belgique. En mai 1940, après une longue attente ("la
drôle de guerre") qui a démoralisé les soldats
français, l’armée allemande franchit la frontière
près de Sedan, là où s’arrête la ligne Maginot,
dont la construction commencée en 1929 était censée
assurer à la France sa sécurité. Les Panzers
allemands traversent facilement les Ardennes, une région de collines
que l’on croyait pourtant infranchissables. Les forces allemandes gagnent
ensuite les côtes de la Manche, encerclant l’armée française
à Dunkerque. Un exode massif de civils vers le sud s’ensuit,
des millions de Français terrorisés fuient sur les routes
l’avancée allemande. L’armée française, peu préparée
à une telle attaque, est écrasée en six semaines
et la capitale est envahie le 14 juin. Le 22 juin, le gouvernement français
accepte les conditions de l’armistice, qui est signé à
Rethondes, au même endroit où l’Allemagne avait reconnu
sa défaite le 11 novembre 1918. Quelques jours plus tôt,
Charles de Gaulle, un officier alors pratiquement inconnu, a
pris l’initiative de lancer un appel par radio depuis Londres, dans
lequel il demande aux Français de résister à l’envahisseur.
Cet appel du 18 juin a été
peu entendu toutefois. Pour l’instant, l’Alsace et la Lorraine sont
à nouveau annexées à l’Allemagne et la France se
trouve divisée en deux : le nord de la Loire et la façade
atlantique seront sous le contrôle des Allemands, tandis que le
sud est déclarée "zone libre" et sera dirigé
par un "Etat français", favorable à l’occupant
allemand.
Conduit
par le maréchal Pétain, 84 ans, héros de
la Grande Guerre à Verdun, le nouveau gouvernement s’installe
à Vichy, ville situé au centre-nord de la zone
libre. Ce gouvernement comprend Pierre Laval, le plus proche
collaborateur de Pétain, ainsi que de nombreux membres du mouvement
d’extrême droite Action française et des représentants
du monde industriel. Il bénéficie également du
soutien de la hiérarchie catholique et des milieux nationalistes.
Une nouvelle Constitution est immédiatement établie, donnant
les pleins pouvoirs au chef de l’Etat, supprimant partis politiques
et syndicats, interdisant le droit de grève et s’articulant sur
trois principes : Travail, Famille et Patrie. Cet ordre nouveau
représente en fait une négation complète des acquis
de la démocratie française, depuis la Révolution
de 1789 jusqu’au Front populaire de 1936. Le 24 octobre 1940, le maréchal
Pétain, en rencontrant personnellement Hitler à Montoire
(Loire), confirme la volonté de l’Etat français de collaborer
avec l’Allemagne nazie. Les anciens membres du gouvernement (Blum, Daladier,
Reynaud), sont condamnés, les opposants au nouveau régime
(Jean Moulin, Mendès France) sont arrêtés;
les premières persécutions contre la population juive
de France commencent également; elles culmineront en 1942, avec
le port obligatoire de l’étoile jaune et les déportations
massives des Juifs vers les camps de concentration en Allemagne. Par
l’intermédiaire du S.T.O (Service du Travail Obligatoire)
à partir de 1943, la France envoie aussi sa jeunesse et ses ouvriers
travailler pour l’industrie allemande. L’objectif du gouvernement de
Vichy est de devenir, dans une nouvelle Europe nazie, la seconde puissance
économique et industrielle après l’Allemagne.
Entre
l’occupation allemande et la France vichyste, la Résistance
française s’organise peu à peu. Jean Moulin,
un jeune préfet qui s’est opposé ouvertement au gouvernement
de Vichy, parvient à s’échapper et à gagner l’Angleterre
où il retrouve le général de Gaulle, qui a formé
un gouvernement pour la France libre, le Comité national français.
Avec de Gaulle, Jean Moulin organise dès septembre 1941 les premiers
réseaux de la Résistance, qui facilitent les passages
d’évadés de la zone occupée en zone libre, fournissent
de l’aide aux Juifs persécutés, organisent des attaques
ponctuelles de sabotage contre l’occupant. En juin 1941, la rupture
du pacte germano-soviétique avait déjà décidé
de nombreux communistes français à soutenir la Résistance,
à laquelle se joindront également des milliers d’hommes
qui refusent de participer au S.T.O. Le 1er janvier 1942, Jean Moulin
se fait parachuter en zone sud et parvient, en mai 1943, à unifier
les différents groupes de résistants sous la même
organisation, le Conseil national de la Résistance (CNR),
qui promet sa fidélité au général de Gaulle.
Peu après, le général Delestraint, chef de l’Armée
secrète, le bras armé de la Résistance, est
arrêté à Paris, à la suite d’une dénonciation.
Jean Moulin, qui tente de réorganiser l’Armée, est arrêté
à son tour le 21 juin 1943 puis torturé par la Gestapo
de Lyon. Jean Moulin meurt au cours du trajet qui doit le ramener dans
la capitale. Après lui, la Résistance va continuer, elle
jouera un rôle important lors du débarquement en France
des troupes alliées.
En
novembre 1942, les Allemands envahissent la zone sud de la France, inquiétés
par un débarquement allié en Afrique du Nord. Mais les
défaites successives sur plusieurs fronts au cours de l’année
1943 affaiblissent considérablement les armées du IIIe
Reich. Le 6 juin 1944, une force alliée composée de 50.000
hommes est mobilisée pour le débarquement sur les
côtes de Normandie. L’affrontement est extrêmement meurtrier,
faisant des dizaines de milliers de tués parmi les troupes alliées.
Malgré ces pertes, l’avance continue, grâce notamment aux
interventions des Forces Françaises de l’Intérieur
(F.F.I.) dirigées par le général Koenig,
qui gênent ou empêchent le repli et le déploiement
des armées allemandes. Ces actions des résistants provoquent
l’exaspération des Allemands qui se livrent en représailles
à des exécutions massives d’otages, en particulier à
Oradour, près de Limoges, où la quasi-totalité
de la population du village est massacrée. Le 15 août,
un autre débarquement franco-américain a lieu en Provence,
dont les éléments français sont dirigés
par le général de Lattre de Tassigny. Dix jours
plus tard, le 25 août, ses troupes entrent dans Paris, déjà
insurgé depuis une semaine. Le même jour, le général
de Gaulle, qui recueille la reddition allemande, prononce devant l’Hôtel
de Ville un bref discours, dans lequel il salut la victoire et le courage
des Français en oubliant toutefois de rendre hommage à
leurs alliés américains et anglais. La capitale et la
France sont enfin libérées, de Gaulle prend la tête
du Gouvernement Provisoire de la République Française
(G.P.R.F.) qui s'installe dès le 31 août. L’Allemagne capitulera
sans conditions un an plus tard, à Reims, en mai 1945.
La IVe République et la décolonisation
(1946-1958)
Dans
les mois qui suivent la Libération, la France entre dans
une période d’euphorie à la mesure de la souffrance et
des privations qu’elle a connues pendant près de cinq ans. Cette
euphorie est incarnée par la renaissance culturelle qui a lieu
autour du quartier de Saint-Germain-des Prés, situé
sur la rive gauche de la Seine, au coeur de Paris. La jeunesse
parisienne y célèbre la liberté retrouvée
dans les clubs de jazz, comme le Tabou, où chantent Boris
Vian et Juliette Gréco; le café de Flore
deviendra mondialement célèbre quand il sera désormais
fréquenté par le philosophe Jean-Paul
Sartre, créateur de l’existentalisme, avec sa
compagne, Simone de Beauvoir, avocate du droit des femmes. Deux
organes de presse dont l’influence sur la vie intellectuelle française
ne cessera pas de grandir sont aussi créés dans les mois
qui suivent la Libération : Le Monde, un journal de centre-gauche,
dirigé par Hubert Beuve-Méry, et Les Temps Modernes,
une revue de réflexion philosophique lancée par Jean-Paul
Sartre. Parallèlement à ces développements, un
climat de vengeance s’est installé, c’est l’épuration.
Des milliers d’anciens collaborateurs sont condamnés par la justice
et des centaines sont fusillés, dont Pierre Laval, le proche
collaborateur de Pétain; plusieurs milliers d’autres ont déjà
été exécutés sommairement par des milices
incontrôlées, en dehors de tout tribunal. Certaines femmes
accusées d’avoir eu des relations avec les nazis sont tondues
et soumises à la vindicte publique. Le maréchal Pétain
est quant à lui condamné à mort en août 1945
mais sa peine est commuée en détention à perpétuité,
en raison de son âge.
Dès
1945, le gouvernement provisoire de de Gaulle s’engage dans des réformes
radicales : nationalisations de grandes banques et entreprises,
droit de vote pour les femmes, création de la Sécurité
Sociale. En même temps, l’Assemblée élue en
octobre 1945, dominée par les partis de gauche, prépare
le projet d’une nouvelle Constitution largement basée sur le
concept de la IIIe République. Le général de Gaulle,
partisan d’un exécutif fort qui selon lui a toujours manqué
au système précédent, n’approuve pas cette orientation,
et cette position de principe l’oblige à démissionner
en janvier 1946. La Constitution est finalement approuvée par
référendum en octobre et le socialiste Vincent Auriol
devient le premier président de la IVe République,
en janvier 1947. Toutefois, les désaccords au sein de la gauche
apparaissent très vite, les communistes quittent ainsi le gouvernement
en mai et rejoignent les gaullistes dans l’opposition. L'une des causes
principales de ces disputes est l'attitude à adopter vis-à-vis
de l’aggravation de la crise indochinoise, qui a éclaté
au cours de l’année précédente.
En
fait, les conflits émergents dans les colonies de la IIIe République
vont être une source permanente d'ennuis pour la IVe République.
Les conditions ont changé : la guerre a affaibli l’autorité
de la métropole et les colonies qui sont restées libres
ont joué un rôle stratégique important durant le
conflit. Par ailleurs, l’Angleterre a formé le Commonwealth et
s’est déjà engagée dans une politique de décolonisation,
ce qui fournit des arguments aux indépendantistes qui veulent
se libérer à leur tour de l’empire français. Le
Vietnam, occupé par les Japonais pendant la guerre, a
profité de la libération pour proclamer son indépendance
en 1945, ce que la France naturellement refuse. Hô Chi Minh,
le dirigeant communiste des forces vietnamiennes, organise la résistance
dans le nord, avec l’appui de l’Union Soviétique dans un premier
temps, puis de la Chine à partir de 1949. Pendant huit longues
années de guérilla épuisante que l’opinion publique
a nommée la "sale guerre", l’armée française
s’enlise dans la jungle indochinoise sans enregistrer de victoire décisive.
En 1954, la bataille meurtrière de Diên Biên Phu
précipite la fin du conflit : isolée dans une vallée,
l’armée française est assaillie pendant plusieurs mois
sous le déluge de feu des troupes ennemies et doit finalement
capituler le 7 mai. Ce désastre entraîne la chute immédiate
du gouvernement en métropole. Le socialiste Mendès
France, le nouveau président du Conseil, partisan de la paix
en Indochine et de la décolonisation, forme un gouvernement où
figure déjà François Mitterrand. Mendès
France signe en juillet 1954 les Accords de Genève, qui
entérinent l’indépendance du Laos et du Cambodge et partagent
le Vietnam en deux zones, au nord et au sud du 17e parallèle.
L’indochine, où 100.000 soldats français ont trouvé
la mort durant huit années de guerre, disparaît ainsi de la carte coloniale
française.
Au
moment où la paix est signée pour l’Indochine, la guerre
commence en Algérie. Alors que le Maroc et la Tunisie obtiennent
leur indépendance de la France sans conflit en 1956, ainsi que
la plupart des colonies d’Afrique noire dans les années qui suivent,
le cas de l’Algérie est plus complexe. Première conquête
de la France au 19e siècle, ce pays a des liens humains et économiques
profonds avec la métropole et le gouvernement français
n’est pas prêt à les rompre. Les hostilités sont
déclenchées le 1er novembre 1954 lorsque la France réagit
à des attentats meurtriers et réprime durement un mouvement
insurrectionnel du Front de Libération National (FLN)
algérien. Mendès France, dont les opinions pro-indépendantistes
font craindre le pire aux partisans de la fermeté envers le FLN,
est forcé à démissionner en février 1955,
après seulement sept mois à la tête du gouvernement.
De retour au pouvoir en 1956, les socialistes forment un gouvernement
conduit par Guy Mollet, qui s’engage dans une politique de pacification
et de négociations avec l’Algérie. Mais le FLN ne veut
entendre qu’un seul mot, l’indépendance. Par ailleurs, l’armée
française en Algérie, commandée à partir
de 1957 par le général Massu, est accusée
de torturer les opposants ou de les faire disparaître, ce qui
provoque le mécontentement de l’opinion publique. A partir de
mai 1957, une série de gouvernements se succèdent à
Paris sans parvenir à régler la crise algérienne.
En mai 1958, inquiétés par les ouvertures du gouvernement
de la métropole en direction du FLN, les Français d’Algérie,
l’armée française du général Massu et les
autorités policières locales menacent de former un pouvoir
insurrectionnel contre la République. Ils demandent l’investiture
du général de Gaulle et exigent une nouvelle constitution
pour la France. La pression réussit : le 3 juin, après
avoir formé son gouvernement, de Gaulle reçoit les pleins
pouvoirs de René Coty, le dernier président de
la IVe République, qui vient de s’achever dans la confusion algérienne.
La Ve République (depuis
1958)
Dès
son arrivée à la tête du gouvernement, le général
de Gaulle se charge d’élaborer une nouvelle constitution,
ainsi qu’il en a reçu le mandat. Cette nouvelle constitution
va rompre totalement avec les précédentes en donnant un
pouvoir sans précédent au président de la République,
qui devient désormais la figure principale de l’exécutif
: le chef de l’Etat est élu pour un mandat de sept ans; même
s’il est responsable devant le Parlement, c’est le président
qui nomme son premier ministre; le président peut également
dissoudre l’Assemblée nationale et consulter la nation par référendum.
La nouvelle constitution de la Ve République est acceptée
à une large majorité par les Français en septembre
1958 et de Gaulle est finalement élu président de la République
le 21 décembre. Les premières décisions du gouvernement
de Michel Debré, le premier ministre, concernent le redressement
de l’économie : parallèlement à un plan de réduction
des dépenses de l’Etat, le franc est immédiatement dévalué
de 17% pour favoriser les exportations et relancer la production. Masquant
cette baisse importante de la monnaie nationale, un "nouveau
franc" est introduit en janvier 1960. Les Français mettront
longtemps à s’habituer à ce franc "lourd", par
lequel 1 nouveau franc équivaut en théorie à 100
"anciens".
L’Algérie
va rester au centre des préoccupations du premier gouvernement
de la Ve République au cours de ses quatre premieres années
d’exercice. De Gaulle, porté au pouvoir par les forces hostiles
à l’indépendance algérienne, sera finalement celui
qui réglera la difficile "question algérienne".
A plusieurs reprises, de Gaulle fait des offres au FLN : la "paix
des braves" en 1959, qui provoque toutefois une radicalisation
du mouvement indépendantiste; "l’autodétermination"
en 1960, qui déclenche à son tour les protestations des
"pieds noirs", ainsi que sont appelés les résidents
français d’Algérie. En avril 1961, un putsch militaire
à Alger entraîne l’affrontement avec la métropole.
Le putsch s’appuie sur l’O.A.S. (Organisation de l’Armée
Secrète) qui milite pour "l’Algérie française".
L’opinion publique française est de plus en plus favorable au
règlement pacifique du conflit algérien, qui devient plus
violent et meurtrier chaque année, non seulement en Algérie,
mais aussi en France, où les attentats du FLN et de l’OAS se
multiplient, visant les immeubles (la Bourse, le Quai d’Orsay) aussi
bien que les personnes (André Malraux, François Mitterrand,
futur président de la république). Des manifestations,
réprimées par la police, sont organisées par les
partis de gauche, des personnalités du monde intellectuel, comme
Jean-Paul Sartre, s’engagent nettement en faveur de l’indépendance;
au cours de l’une de ces manifestations, en janvier 1962 à Paris,
la police tire sur la foule, faisant huit morts.
De
Gaulle commence alors des négociations secrètes avec le
FLN, qui aboutissent le 18 mars 1962 aux Accords d’Evian. Ces
accords ouvrent la voie à l’indépendance de l’Algérie,
que le peuple algérien devra décider quelques mois plus
tard par référendum. Les conséquences de ces accords
sont dramatiques : 800.000 Français fuient l’Algérie dans
la précipitation pour se réfugier en France; des dizaines
de milliers de "harkis", les auxiliaires musulmans de l’armée
française, à qui on ne permet pas de quitter l’Algérie,
sont massacrés par le FLN; quant à l’OAS, désespérée
et décapitée par les arrestations massives, elle multiplie
les attentats de représailles, se livre à des exécutions
sommaires dans la capitale algérienne et essaiera à plusieurs
reprises d’assassiner le général de Gaulle. L’indépendance
de l’Algérie est gagnée dans la terreur, mais la dernière
guerre française est terminée, après huit ans de
conflit. Le général de Gaulle, libérateur de la
France en 1944, libère à nouveau le pays en 1962, de son
passé colonial cette fois. Par ailleurs, cette Ve République
que le général a conçue à sa mesure pour
assurer une stabilité politique à la France peut maintenant
démontrer qu’elle peut vraiment offrir ce qu’elle a promis.
Charles
de Gaulle préfère s’appuyer directement sur la nation
que sur les partis qui sont censés la représenter. Le
règlement de la "question algérienne" et un
attentat manqué contre lui en août 1962 lui ayant assuré
la sympathie des Français, le président en profite pour
proposer un amendement à la Constitution. Cet amendement prévoit
l’élection du président de la République au suffrage
universel, une dimension qui manquait au système mis en place
en 1958. A l’exception de son parti, l’UNR, tous les autres partis s’opposent
à ce projet, voyant le danger. De Gaulle dissout donc l’Assemblée,
comme il en a le droit, puis il convoque un référendum
sur son projet, comme la Constitution le lui accorde. Les Français
non seulement approuvent cette modification, mais la nouvelle Assemblée
législative que la nation retourne en novembre comporte une large
majorité de députés favorables à de Gaulle.
La France de 1962 est donc totalement gaullienne, et le général
peut ainsi gouverner sans entrave. Dès l’année suivante,
de Gaulle démontre la vision qu’il a de la France : une nation
forte, indépendante des blocs créés par la Guerre
Froide et fermement ancrée dans l’Europe. Le 14 janvier 1963,
il s’oppose vivement à l’entrée de la Grande Bretagne
dans la CEE (Communauté Economique Européenne),
jugée trop liée aux Etats-Unis; une semaine plus tard,
il signe avec le chancelier Adenauer un Traité d’Amitié
franco-allemand, consolidant ainsi les nouvelles relations amicales
entre les deux anciens ennemis. En août, de Gaulle déclare
l’indépendance militaire de la France, qui possède désormais
la bombe atomique. Cette indépendance se matérialisera
en mars 1966, lorsque la France se retirera du dispositif militaire
de l’OTAN. Finalement, en janvier 1964, comme pour achever de
mécontenter ses alliés d’Outre-Manche et d’Outre-Atlantique,
la Grande Bretagne et les Etats-Unis, de Gaulle devient le premier dirigeant
d’une nation du bloc occidental à nouer des liens diplomatiques
avec la République Populaire de Chine, conduite par Mao Tse
Tung.
De
Gaulle, occupé à sa tâche d’’assurer le rayonnement
international de la France, voyage beaucoup, il néglige un peu
les affaires domestiques. Il est vrai que le pays fait l’expérience
d’une certaine effervescence économique : après les années
de reconstruction qui ont suivi la paix de 1945, la France connaît
une situation proche du plein-emploi, soutenue par une expansion démographique
sans précédent. Au gouvernement, des hommes veillent aux
affaires, tels que Georges Pompidou, premier ministre, et Valéry
Giscard d’Estaing, ministre des Finances; ils auront tous deux un
futur brillant. Sûr de sa popularité, de Gaulle ne se préoccupe
guère des élections qui approchent, mais il a tort : en
décembre 1965, un certain François Mitterrand,
un socialiste qui lui aussi aura un brillant avenir, recueille un pourcentage
de voix inattendu. De Gaulle est pourtant réélu pour sept
ans par une courte majorité. Mais l’avertissement est donné,
la République gaullienne ne peut pas être éternelle.
Cette
victoire difficile du "héros du 18 juin" révèle
les premiers signes d’une crise de confiance dans la société
française et gaullienne à ce moment, d’abord touchée
par une récession économique en 1967, mais surtout traversée
par un ensemble de nouvelles valeurs qui ne sont plus les mêmes
qu’il y a vingt ans. Après tout, une génération
entière – et nombreuse – en France n’a pas connu l’horreur du
dernier conflit mondial, n’a pas été directement affectée
par les privations de la reconstruction, ou encore ne se sentait pas
concernée par les luttes coloniales en Indochine et en Algérie.
Tous ces drames qui sont au centre de la politique gaullienne n’apparaissent
à beaucoup que comme des abstractions ou des politiques dépassées.
Par ailleurs, le consumérisme, la recherche de l’opulence, le
culte de l’argent et un certain hédonisme de la société
d’aujourd’hui qui sort de trente ans de conflits sont des valeurs que
rejette la jeunesse de la fin des années soixante.
L’émeute
qui éclate en mai 68 est le symptôme de cette crise
de valeurs qui oppose deux générations dans les rues,
de chaque côté des barricades. Le mouvement commence le
22 mars 1968 à l’Université de Nanterre, dans l’ouest
parisien. Il se répand rapidement dans toutes les universités
au cours des semaines qui suivent. Les étudiants sont en grève,
ils réclament des réformes de l’enseignement puis, utopistes
ou politiques, un changement radical de société, une révolution
culturelle. Début mai, la répression de la police devient
brutale, de nombreuses arrestations aggravent la violence des affrontements.
L’opinion publique, les ouvriers soutiennent le mouvement, partout les
grèves paralysent le pays, de gigantesques manifestations ont
lieu dans toutes les villes. Le 24 mai, 10 millions de grévistes
ont cessé le travail. Face à cette situation proche de
l’anarchie, le général de Gaulle est sur le point de démissionner
mais, assuré du soutien du général Massu et de
l’armée française, il décide de se maintenir. Le
30 mai, dans un discours à la radio, il annonce qu’il dissout
l’Assemblée nationale. Le soir même, près d’un million
de personnes défilent sur les Champs Elysées pour manifester
leur soutien au général de Gaulle. L’ordre revient alors
peu à peu, et les grévistes retournent au travail. Fin
juin, les gaullistes remportent les élections législatives
et s’assurent d’une large majorité à l’Assemblée.
Le général a gagné une nouvelle bataille, sociale
cette fois.
La
révolte de mai 68 ne renverse pas le gouvernement en place mais
"l’esprit de mai", cultivé par les intellectuels du
pays et les partis de gauche, va changer lentement, et en profondeur,
la société française au cours des trente années
qui vont suivre. En fait, bien des émeutiers de mai 68 se retrouveront,
à partir de mai 1981, dans les bureaux du gouvernement présidé
par le socialiste François Mitterrand. Après le départ
du général de Gaulle, 79 ans, qui choisit de démissionner
en avril 1969 à la suite du rejet par les Français de
certaines propositions de réformes, Georges Pompidou est
élu président de la République. L’ancien premier
ministre de de Gaulle choisit la voie du pragmatisme industriel et s'écarte
quelque peu de la politique nationale gaullienne. Sous sa présidence,
la Grande Bretagne pourra enfin rejoindre la CEE. Mais en octobre 1973
éclate le premier choc pétrolier, qui en un an
va multiplier par quatre le prix du baril de pétrole. Georges
Pompidou n’a pas le temps de mesurer l’ampleur du désastre, il
meurt d’une maladie tenue secrète en avril 1974.
De
nouvelles élections présidentielles permettent alors à
Valéry Giscard d’Estaing d’entrer à l’Elysée.
Cet ancien ministre de l’économie sous de Gaulle et Pompidou
veut adopter un style nouveau, dynamique et réformateur. Au début
de son septennat, le gouvernement, avec Jacques Chirac comme
premier ministre, introduit des réformes radicales, telles que
la libéralisation de l’avortement, le droit de vote à
18 ans, un ministère de la condition féminine, un autre
de la qualité de la vie… Mais la vie justement devient de plus
en plus difficile en raison de la crise économique mondiale qui
suit le choc pétrolier. Le chômage augmente de mois en
mois, provoqué par la baisse de la production et les fermetures
d’entreprises; parallèlement, la croissance des prix provoque
une inflation qui devient chronique. En 1979, le second choc pétrolier
ne fera qu’aggraver la crise, le gouvernement ne parvient pas à
trouver des solutions pour stopper la montée du nombre de chômeurs,
qui dépasse maintenant les deux millions et ne cessera pas d’augmenter,
atteignant plus de trois millions, soit 12 à 13% de la population
active, au cours de la décennie suivante.
Au
printemps 1981, au moment des nouvelles élections présidentielles,
Valéry Giscard d’Estaing est affaibli par son échec au
plan économique et discrédité par un certain nombre
"d’affaires" qui mettent en cause son intégrité
morale. En face, François Mitterrand a réalisé
une "union de la gauche" pour soutenir sa candidature et il
bénéficie d’une opinion lassée des gouvernements
d’héritage gaulliste. C’est dans ces conditions favorables que
François Mitterrand remporte les élections du 10 mai 1981,
et pour la première fois depuis sa création en 1958, la
Ve République permet une alternance politique de partis
diamétralement opposés. Soutenu par une Assemblée
socialiste largement majoritaire un mois plus tard, le nouveau président
met en place une "politique de gauche" : abolition de la peine
de mort; nationalisation de 9 groupes industriels et de 36 banques;
loi sur la décentralisation, qui assure aux régions
une autonomie sans précédent pour l’enseignement, la formation
et le développement. Sur le plan économique et social,
le gouvernement décide le relèvement du salaire minimum
(SMIC), la semaine de travail à 39 heures (au lieu de 40), les
cinq semaines de congés payés (au lieu de 4), la retraite
à 60 ans (au lieu de 65). Avec toutes ces réformes, c’est
l’esprit du Front Populaire qui plane en France, le retour du gouvernement
des ouvriers et des employés. Mais dans un contexte de crise
mondiale, la France est la seule parmi les grands pays industrialisés
à adopter de telles mesures, coûteuses pour l’économie.
L’inflation continue d’augmenter, ainsi que le nombre de chômeurs,
malgré un retournement du gouvernement en 1983, qui s’engage
désormais dans une politique de rigueur économique.
La
gauche généreuse de Mitterrand ne réussit pas plus
dans le redressement des affaires du pays que le droite libérale
de Giscard d’Estaing. En 1986, les Français sanctionnent cet
échec et choisissent une Assemblée favorable à
la droite conservatrice, forçant le socialiste François
Mitterrand à nommer le gaulliste Jacques Chirac au poste
de premier ministre. Il s’agit d’une situation extraordinaire, car elle
fait coexister à la tête de l’Etat un chef du gouvernement
et un président de la République provenant de camps politiques
opposés. Cette forme inédite de gouvernement bicéphal,
qui reflète la bipolarité du pays, a été
nommée la cohabitation. Même si elle n’avait probablement
pas été sérieusement envisagée par de Gaulle,
cette cohabitation va pourtant prouver qu'elle peut fonctionner en s'imposant
comme une caractéristique fréquente de la vie politique
française au cours des années à venir.
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© Denis C.
Meyer-2003