Nouveau
Théâtre

 

La Cantatrice chauve
Extraits: 1 | 2

 

Histoire - 20e

 

 

Le théâtre des années cinquante est un genre renouvelé par deux dramaturges, Eugène Ionesco et Samuel Beckett. Le drame psychologique, la tragédie antique revisitée (Giraudoux), la comédie sont désormais écartés, et la mise en scène est réduite à quelques objets emblématiques, à un décor saugrenu. Les obsessions des personnages sont "cultivées" par des monologues confus ou des dialogues illusoires, dans lesquels le langage - son pouvoir, ses structures, ses préjugés idéologiques - est sans cesse remis en cause.

Ce nouveau théâtre a parfois été nommé le "Théâtre de l'Absurde", car il rappelle en effet les thèmes existentialistes des oeuvres de Sartre ou de Camus. Toutefois, cet absurde ne semble pas aboutir à un engagement (Sartre) ou à une révolte (Camus). Personnages et situations chez Ionesco et Beckett semblent plutôt s'immobiliser dans un tragique total, un nihilisme sans fin. La nature absurde de ce "nouveau théâtre" trouve également ses origines dans le mouvement surréaliste, et plus généralement, dans le rejet des propagandes totalitaires, fascisantes, qui ont tant marqué les premières décennies du XXe siècle.

 


Eugène Ionesco (1912-1994)

Ionesco est né en Roumanie, d'un père roumain et d'une mère française. Il s'installe définitivement en France en 1938. L'oeuvre de Ionesco s'étend sur une période d'une trentaine d'années, de 1950 à 1981 (Voyage chez les morts), mais c'est surtout ses deux premières pièces, La cantatrice chauve (1950) et La leçon (1951), qui restent associées à son nom. Ces deux pièces sont d'ailleurs jouées en permanence depuis 1957 au Théâtre de la Huchette, une salle de 80 places du Quartier Latin, à Paris.

Le point commun entre la Cantatrice et la Leçon, que Ionesco nomme des "antipièces", ou des "farces tragiques", c'est la centralité du langage, qui devient finalement le personnage principal de la pièce, elle-même dépourvue d'une intrigue particulière. Les dialogues mécaniques, illusoires, parodiques, mettent en valeur l'inanité de la communication entre des êtres qui ne s'écoutent pas entre eux, qui parlent mais qui finalement ne disent rien. Les répliques sont des lieux-communs, des formes banales qui se succèdent avec une prétendue logique. Ionesco dit qu'il a basé la Cantatrice sur un manuel d'apprentissage de langue étrangère, dans lequel les phrases se suivent sans véritable cohérence d'ensemble, car elles ne sont là que pour illustrer des structures grammaticales spécifiques, ou pour introduire du nouveau vocabulaire.

Dans la Leçon, les deux personnages face à face - un professeur et son élève - semblent appartenir à deux mondes différents : l'un, dominateur, violent, s'obstine à enseigner une matière incompréhensible à l'autre, dominée, qui ne désire pas écouter, totalement centrée sur sa propre personne. Cette tentative de "possession" de l'autre par l'autorité du langage et du savoir aboutit à une fin aussi tragique qu'absurde: le maître tue son étudiante.

Deux autres pièces, Les chaises (1952) et Rhinocéros (1959), ont marqué l'oeuvre de Ionesco. Dans la première, un groupe de chaises occupe le centre de la scène: censées accueillir un public venu écouter le discours de deux "vieux" désirant délivrer un message avant leur mort, les chaises restent vides, et les orateurs demeurent incapables de formuler leur discours. Rhinocéros met en scène une étrange épidémie, la "rhinocérite", par laquelle des villageois, coupables d'égoïsme, de violence, de vanité, d'hypocrisie, d'ambition, de discours vides etc., se métamorphosent en rhinocéros. Cette métamorphose, qui rappelle un peu l'univers de Kafka, n'est en fait rien d'autre que la figure métaphorique de la fièvre fasciste qui a parcouru l'Europe des années trente.

 


Samuel Beckett (1906-1989)

D'origine irlandaise, mais ayant écrit une grande partie de son oeuvre en français, Beckett tient sa gloire mondiale de sa pièce principale, En attendant Godot (1953). En 1969, il a reçu le prix Nobel pour l'ensemble de son oeuvre, authentique et exigeante, qui semble suivre un parcours vers un dépouillement et une austérité de plus en plus grands.

Les personnages principaux de En attendant Godot sont deux clochards, Vladimir et Estragon. Sous un arbre qui constitue le seul élément du décor, ils attendent la venue improbable de Godot (God?), qui doit apporter une réponse à tous leurs espoirs. Celui-ci n'arrivant pas, ils se mettent à parler, comme pour occuper le temps, pour combler le vide et le silence qui surviendraient si la parole n'était pas présente. Au lieu de Godot, qui envoie chaque soir un messager pour annoncer qu'il viendra le lendemain, deux nouveaux personnages apparaissent, Pozzo et Lucky, le second étant, comme un chien, tenu en laisse par le premier. Pozzo représente le pouvoir, l'autorité, le despotisme, alors que Lucky incarne la soumission de l'esclave. Ces deux personnages semblent résumer la situation cruelle et tragique du monde, tandis que les deux clochards symbolisent l'espoir - jamais satisfait - de s'en sortir. Dans ces conditions d'extrême pessimisme et d'absolue absurdité, il n'existe qu'un remède, la mort, ce que Vladimir et Estragon vont tenter, par le suicide. Mais même la corde avec laquelle ils voulaient se pendre se casse.

Avec Fin de partie (1957), Beckett explore les limites de la dégénerescence des hommes et de leur situation. Dans un décor nu et gris, d'une claustration étouffante, quatre personnages sont confrontés : Hamm, un aveugle paralysé dans son fauteuil, Clov, son fils adoptif et serviteur, puis Nagg et Nell, les parents de Hamm, placés dans des poubelles. Leurs gestes et paroles sont dérisoires (Clov: "Si je ne tue pas ce rat, il va mourir"), et n'expriment finalement rien d'autre qu'un rythme vocal qui empêche le silence, repousse la fin. La pièce s,ouvre avec ces mots de Clov: "Fini, c'est fini, ça va finir, ça va peut-être finir." Et quelques instants plus tard a lieu le dialogue suivant, qui résume peut-être l'univers de Beckett:

Hamm : [...] Quelle heure est-il?
Clov : La même que d'habitude.
Hamm : Tu as regardé?
Clov : Oui.
Hamm : Et alors?
Clov : Zéro.

 

 

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© Denis C. Meyer-2009