Gérard
de Nerval
(1808-1855)

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La réappropriation du mythe

L'une des clés principales de l'oeuvre de Gérard de Nerval est une femme, Jenny Colon (Aurélia), une modeste actrice mariée deux fois, et l'amante d'un banquier hollandais. Nerval, pris d'un amour fou envers cette femme, la place au centre de ses écrits en la transposant en mythe.

Nerval rencontre Jenny Colon en 1833, mais leur liaison est pour Nerval une source de frustration et de souffrance, que le poète essaie de compenser par de nombreux voyages (Allemagne, Italie et Moyen-Orient) jusqu'en 1841, date de sa première crise de démence qui annonce la maladie mentale qui ne le lâchera plus. De nouvelles crises interviendront en 1849 et 1852. Il rédige le manuscrit définitif d'Aurélia en 1854, qui est publié un an plus tard. Nerval connaît alors une vie des plus misérables. On le retrouve un jour pendu à une grille, rue Vieille Lanterne, près du Châtelet à Paris.

L'Orient constitue une première étape dans le parcours thérapeutique et littéraire de Nerval (Voyage en Orient, 1851). Le mythe féminin que construit Nerval est incarné par un autre mythe, à moitié réel, celui de la divinité égyptienne Isis, qui symbolise la vierge éternelle, l'être à aimer au-delà du doute. Dans Sylvie (1853) et Les filles du feu (1854), est révélé l'extrême fragilité du rêve d'amour, contrôlé et menacé par la marche du temps. C'est pourquoi le poète préfère s'attacher à des illusions, car la réalité, qui est destructrice, n'est pas à la hauteur du rêve. Aurélia, qui représente "la divinité de ses rêves", est un vaste poème onirique où Nerval considère sa vie comme une quête du paradis perdu.

L'écriture, vue comme une tentative de guérison, est une fusion du rêve et de la réalité, car pour Nerval, contrôler et maîtriser son imagination signifie retrouver l'unité de son être. Le rêve, pour Nerval, représente la possibilité d'unifier le passé au présent, pour finalement donner plus de profondeur au présent. Incarner un héros du passé, c'est donner de la substance au temps. Le souvenir, comme chez Proust, est le catalyseur principal du rêve et de la reconstitution du moi entier, partagé entre celui d'autrefois et celui d'aujourd'hui. Le narrateur réunit les fragments du moi dissocié, de la personne partagée, et ainsi le souvenir efface la dissemblance entre rêve et réalité. Par ailleurs, si le souvenir permet de prendre possession du temps, le voyage permet l'appropriation de l'espace. Rêve, souvenir, voyage : trois aspects d'une expérience qui tente de superposer les lieux et les époques, l'histoire d'un homme (Nerval) et celle de l'humanité. En mêlant rêve et réalité, l'écriture réalise "un épanchement du songe dans la vie réelle."

Gérard de Nerval, par sa recherche entre rêve et réalité, précède Baudelaire et Mallarmé, puis les surréalistes. Il annonce de nombreuses explorations futures, notamment celle de l'inconscient par la psychanalyse, qui considère le moi comme formé par les abîmes de la réminiscence et du souvenir. La contribution de Nerval à la littérature moderne est immense, il introduit le moi psychique et inquiétant dans le monde rationnel de la littérature construite.

"Je ne demande pas à Dieu de rien changer aux événements, mais de me changer relativement aux choses; de me laisser le pouvoir de créer autour de moi un univers qui m'appartienne, de diriger mon rêve éternel au lieu de le subir. Alors, il est vrai, je serai Dieu." (Paradoxe et Vérité).

 

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© Denis C. Meyer-2009