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Littérature
potentielle
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En
1960, François Le Lionnais forme l’OUvroir de LIttérature
POtentielle (OULIPO), qui rassemble un certain nombre d’écrivains,
dont Raymond Queneau, Georges Perec, Jacques Roubaud
et Jean Lescure. L’objectif est double : d’une part, créer
des oeuvres littéraires à partir de contraintes, tels
que des axiomes mathématiques ou des figures de rhétorique,
c’est le "synthoulipisme"; d’autre part, explorer les oeuvres
anciennes ou contemporaines pour y découvrir les mécanismes
qui sous-tendent leur création, c’est "l’anoulipisme".
En 1973, paraît Oulipo, la littérature potentielle,
dans lequel François Le Lionnais explique le fondement de l’entreprise
oulipienne : depuis toujours, les écrivains ont été
dans l’obligation de canaliser leur "inspiration" à
partir de contraintes (vers, rimes, strophes, chapitres, parties etc.);
l’OULIPO se donne ainsi pour but de mettre au premier plan la contrainte
en la développant et en la systématisant afin d’engendrer
de nouvelles inspirations créatrices et des oeuvres originales.
De manière plus cruciale encore, le lecteur est largement sollicité
dans cette entreprise, car l’auteur compte sur sa participation active.
Raymond Queneau
(1903-1976)
Raymond
Queneau est philosophe par formation. Il s’est joint brièvement
au mouvement
surréaliste dans les années vingt, a collaboré
avec Georges Bataille au début des années trente et a
suivi les cours de Kojève sur les théories hégéliennes.
Son premier livre, Le Chiendent, a été publié
en 1933. Structuré à partir d’une formule mathématique,
synthétisant les idées de philosophes divers (Platon,
Descartes, Husserl) et largement rédigé dans une langue
orale, ce roman préfigure déjà la conception ludique
que Queneau applique à l’écriture.
Durant l’Occupation,
alors que Queneau est secrétaire général aux éditions
Gallimard, il publie deux romans au ton allègre, Pierrot mon
ami (1943) et Loin de Rueil (1944), qui contrastent fortement
avec l’atmosphère du moment. Le Dimanche de la vie, roman
d’une même veine goguenarde, est publié en 1952. En 1959,
paraît le célèbre roman de Queneau, Zazie dans
le métro. Le livre est écrit sur un mode vif et gai,
exploitant la langue populaire et faisant usage de nombreux calembours. Zazie est repris au cinéma par Louis Malle.
C’est avec Queneau que
Le Lionnais forme l’OULIPO en 1960. Mais la contribution de Queneau
à la littérature expérimentale est déjà
illustrée dans un recueil d’essais, Bâtons, chiffres
et lettres, publié dix ans plus tôt, en 1950. Pour
Queneau, c’est la manipulation du langage qui fait évoluer les
cultures et les civilisations. Ces essais fournissent également
la clé d’ouvrages extraordinaires tels que Exercices de style (1947) qui reprennent une même scène anodine (la rencontre
d’un homme dans un autobus puis, plus tard, devant une gare) en quatre-vingt
dix-neuf variations.
En 1961, Queneau publie
Cent mille milliards de poèmes, un ensemble de dix sonnets
(14 vers) dont chaque alexandrin peut permuter avec un autre situé
en même position dans un autre sonnet. Ainsi, le total des combinaisons
possibles atteint le chiffre évoqué par le titre du recueil,
c’est-à-dire la potentialité absolue.
Georges Perec
(1936-1982)
Georges
Perec est le fils d’émigrés juifs polonais, dont il est
très tôt orphelin: son père est tué sur le
front en 1940 et sa mère meurt en 1943 dans un camp de concentration
allemand. Dans W ou le souvenir d’enfance (1975), Perec attribue
sa volonté d’écrire à la perte de ses parents :
« ... j'écris parce qu'ils ont laissé en moi leur marque
indélébile et que la trace en est l'écriture ;
l'écriture est le souvenir de leur mort et l'affirmation de ma
vie ».
C’est avec Les Choses (1965), qui obtient le prix Renaudot, que Georges Perec connaît
la notoriété. Le livre, une sorte d’inventaire des objets
contemporains, est en fait une satire de la société de
consommation des années soixante, mais constitue également
une oeuvre proprement oulipienne sur le plan culturel et langagier,
avec la présence de nombreuses références intertextuelles
(Flaubert notamment) et un jeu sur les temps et les modes : commencé au
conditionnel, la narration se poursuit au passé et s’achève
au futur.
La Disparition (1969) constitue l’oeuvre emblématique de l’OULIPO: alors que
le roman raconte la disparition d’un homme, Anton Voyl, le texte est
soumis à la contrainte du lipogramme, c’est-à-dire l’interdiction
d’utiliser une ou plusieurs lettres de l’alphabet. En l’occurrence,
c’est la voyelle "e", la lettre la plus fréquente en
français, qui disparaît. Georges Perec écrit néanmoins
sous cette contrainte un livre de plus de trois cents pages! Dans Les
Revenentes (1972), Perec s’impose au contraire de n’utiliser que
cette même voyelle : "Je cherche en même temps l’éternel
et l’éphémère" (Les Revenentes).
Le chef d’oeuvre de Perec
est La Vie Mode d’emploi (1976); sous titré Romans,
le livre a obtenu le prix Medicis et est dédié
à Raymond Queneau. Il s’agit de l’histoire détaillée
d’un immeuble et de ses habitants à travers le temps. Des dizaines
de personnages et des centaines d’anecdotes, méticuleusement
répertoriés en Appendice, forment une vaste machinerie
produisant un récit organisé en puzzle : "Ce sont
21 fois 2 séries de 10 éléments qui sont permutés
et qui déterminent les éléments constitutifs de
chaque chapitre" révèle Perec. Les fragments du récit
sont eux-mêmes éclatés en pièces multiples
par les descriptions nombreuses et minutieuses de photos, de tableaux
et d’objets qui se trouvent dans les lieux rencontrés, suscitant
une sensation d’expansion à l’infini dans un jeu perpétuel.
Pérec meurt d’un cancer en 1982,
il avait 46 ans.
Texte lipogramme
Il était difficile
d’écrire un livre sans "ça", un "rond pas tout
à fait clos finissant par un trait horizontal", ainsi que Perec
décrit la lettre "e". Dans un article paru dans Oulipo,
la littérature potentielle (1973), Perec s’explique sur son projet
lipogrammatique:
"L’ambition
du "Scriptor", son propos, disons son souci, son souci constant,
fut d’abord d’aboutir à un produit aussi original qu’instructif,
à un produit qui aurait, qui pourrait avoir un choc stimulant
sur la construction, la narration, l’affabulation, l’action, disons
d’un mot, sur la façon du roman aujourd’hui.
Alors qu’il avait
surtout, jusqu’alors, discouru sur sa situation, son moi, son autour
social, son adaptation et son inadaptation, son goût pour la
consommation allant, avait-on dit, jusqu’à la chosification,
il voulut, s’inspirant d’un support doctrinal au goût du jour
qui affirmait l’absolu primat du signifiant […]
D’où vint
l’obligation d’approfondir ? Plus d’un fait, à coup sûr,
la motiva, mais signalons surtout qu’il s’agit d’un hasard, car, au
fait, tout partit, tout sortit d’un pari, d’un a priori dont on doutait
fort qu’il pût un jour s’ouvrir sur un travail positif. […]
D’abord, lui qui
n’avait pas pour un carat d’inspiration (il n’y croyait pas, par surcroît,
à l’inspiration !) il s’y montrait au moins aussi imaginatif
qu’un Ponson ou un Paulhan; puis, surtout, il y assouvissait, jusqu’à
plus soif, un instinct aussi constant qu’infantin (ou qu’infantil)
: son goût, son amour, sa passion pour l’accumulation, pour
la saturation, pour l’imitation, pour la citation, la traduction,
pour l’automatisation."
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Denis C. Meyer-2009
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