La Cantatrice chauve

 

extraits 1 | 2

 

[extrait 2] : Tiens, on sonne.

On entend sonner à la porte d'entrée.

M. Smith - Tiens, on sonne.

Mme Smith - Il doit y avoir quelqu'un. Je vais voir. (Elle va voir. Elle ouvre et revient.) Personne.

Elle se rassoit.

M. Martin - Je vais vous donner un autre exemple...

Sonnette.

M. Smith - Tiens, on sonne.

Mme Smith - Ça doit être quelqu'un. Je vais voir. (Elle va voir. Elle ouvre et revient.) Personne.

M. Martin, qui a oublié où il en est - Euh!...

Mme Martin - Tu disais que tu allais donner un autre exemple.

M. Martin - Ah oui...

Sonnette.

M. Smith - Tiens, on sonne.

Mme Smith - Je ne vais plus ouvrir.

M. Smith - Oui, mais il doit y avoir quelqu'un!

Mme Smith - La première fois, il n'y avait personne. La deuxième fois, non plus. Pourquoi crois-tu qu'il y aura quelqu'un maintenant?

M. Smith - Parce qu'on a sonné!

Mme Martin - Ce n'est pas une raison.

M. Martin - Comment? Quand on entend quelqu'un sonner à la porte, c'est qu'il y a quelqu'un à la porte, qui sonne pour qu'on lui ouvre la porte.

Mme Martin - Pas toujours. Vous avez vu tout à l'heure!

M. Martin - La plupart du temps, si.

M. Smith - Moi, quand je vais chez quelqu'un, je sonne pour entrer. Je pense que tout le monde fait pareil et que chaque fois qu'on sonne c'est qu'il y a quelqu'un.

Mme Smith - Cela est vrai en théorie. Mais dans la réalité les choses se passent autrement. Tu as bien vu tout à l'heure.

Mme Martin - Votre femme a raison.

M. Martin - Oh! Vous les femmes, vous vous défendez toujours l'une l'autre.

Mme Smith - Eh bien, je vais aller voir. Tu ne diras pas que je suis entêtée, mais tu verras qu'il n'y a personne! (Elle va voir. Elle ouvre la porte et la referme.) Tu vois, il n'y a personne.

Elle revient à sa place.

Mme Smith - Ah! Ces hommes qui veulent toujours avoir raison et qui ont toujours tort!

On entend de nouveau sonner.

M. Smith - Tiens, on sonne, il doit y avoir quelqu'un.

Mme Smith, qui fait une crise de colère. - Ne m'envoie plus ouvrir la porte. Tu as vu que c'était inutile. L'expérience nous apprend que lorsqu'on entend sonner à la porte, c'est qu'il n'y a jamais personne.

Mme Martin - Jamais.

M. Martin - Ce n'est pas sûr.

M. Smith - C'est même faux. La plupart du temps, quand on entend sonner à la porte, c'est qu'il y a quelqu'un.

Mme Smith - Il ne veut pas en démordre.

Mme Martin - Mon mari aussi est très têtu.

M. Martin - Ce n'est pas impossible.

M. Smith - Il y a quelqu'un.

Mme Smith, à son mari. - Non.

M. Smith - Si.

Mme Smith - Je te dis que non. En tout cas, tu ne me dérangeras plus pour rien. Si tu veux aller voir, vas-y toi-même!

M. Smith - J'y vais.

Mme Smith hausse les épaules. Mme Martin hoche la tête.

M. Smith va ouvrir - Ah! How do you do! (il jette un regard à Mme Smith et aux époux Martin qui sont tous surpris.) C'est le Capitaine des Pompiers!

[...]

M. Smith - Monsieur le Capitaine, laissez-moi vous poser, à mon tour, quelques questions.

Le Pompier - Allez-y.

M. Smith - Quand j'ai ouvert et que je vous ai vu, c'était bien vous qui aviez sonné?

Le Pompier - Oui, c'était moi.

M. Martin - Vous étiez à la porte, vous sonniez pour entrer?

Le Pompier - Je ne le nie pas.

M. Smith, à sa femme, victorieusement. - Tu vois? J'avais raison. Quand on entend sonner, c'est que quelqu'un sonne. Tu ne peux pas dire que le Capitaine n'est pas quelqu'un.

Mme Smith - Certainement pas. Je te répète que je te parle seulement des trois premières fois puisque la quatrième ne compte pas.

Mme Martin - Et quand on a sonné la première fois, c'était vous?

Le Pompier - Non, ce n'était pas moi.

Mme Martin - Vous voyez? On sonnait et il n'y avait personne.

M. Martin - C'était peut-être quelqu'un d'autre?

M. Smith - Il y avait longtemps que vous étiez à la porte?

Le Pompier - Trois quarts d'heure.

M. Smith - Et vous n'avez vu personne?

Le Pompier - Personne, j'en suis sûr.

Mme Martin - Est-ce que vous avez entendu sonner la deuxième fois?

Le Pompier - Oui, ce n'était pas moi non plus. Et il n'y avait toujours personne.

Mme Smith - Victoire! J'ai eu raison.

M. Smith, à sa femme. - Pas si vite. (Au pompier.) Et qu'est-ce que vous faisiez à la porte?

Le Pompier - Rien, je restais là. Je pensais à des tas de choses.

M. Martin, au pompier. - Mais la troisième fois, ce n'est pas vous qui aviez sonné?

Le Pompier - Si, c'était moi.

M. Smith - Mais quand on a ouvert, on ne vous a pas vu.

Le Pompier - C'est parce que je me suis caché... pour rire.

Mme Smith - Ne riez pas, Monsieur le Capitaine, l'affaire est trop triste.

M. Martin - En somme, nous ne savons toujours pas si, lorsqu'on sonne à la porte, il y a quelqu'un ou non!

Mme Smith - Jamais personne.

M. Smith - Toujours quelqu'un.

Le Pompier - Je vais vous mettre d'accord. Vous avez un peu raison tous les deux. Lorsqu'on sonne à la porte, des fois il y a quelqu'un, d'autres fois il n'y a personne.

M. Martin - Ça me paraît logique.

Mme Martin - Je le crois aussi.

Le Pompier - Les choses sont simples, en réalité. (Aux époux Smith.) Embrassez-vous.

Mme Smith - On s'est déjà embrassé tout à l'heure.

M. Martin - Ils s'embrasseront demain. Ils ont tout le temps.

Mme Smith - Monsieur le Capitaine, puisque vous nous avez aidés à mettre tout cela au clair, mettez-vous à l'aise, enlevez votre casque et asseyez-vous un instant.

Le Pompier - Excusez-moi, mais je ne peux pas rester longtemps. Je veux bien enlever mon casque, mais je n'ai pas le temps de m'asseoir. (Il s'assoit, sans enlever son casque.) Je vous avoue que je suis venu chez vous pour tout à fait autre chose. Je suis en mission de service.

Mme Smith - Et qu'est-ce qu'il y a pour votre service, Monsieur le Capitaine?

Le Pompier - Je vais vous prier de bien vouloir excuser mon indiscrétion (très embarrassé); euh (Il montre du doigt les époux Martin)...puis-je... devant eux...

Mme Martin - Ne vous gênez pas.

M. Martin - Nous sommes de vieux amis. Ils nous racontent tout.

M. Smith - Dites.

Le Pompier - Eh bien, voilà. Est-ce qu'il y a le feu chez vous?

Mme Smith - Pourquoi nous demandez-vous ça?

Le Pompier - C'est parce que... excusez-moi, j'ai l'ordre d'éteindre tous les incendies dans la ville.

Mme Martin - Tous?

Le Pompier - Oui, tous.

Mme Smith, confuse. - Je ne sais pas... je ne crois pas. Voulez-vous que j'aille voir?

M. Smith, reniflant. - Il ne doit rien y avoir. Ça ne sent pas le roussi.

Le Pompier, désolé. - Rien du tout? Vous n'auriez pas un petit feu de cheminée, quelque chose qui brûle dans le grenier ou dans la cave? Un petit début d'incendie, au moins?

Mme Smith - Ecoutez, je ne veux pas vous faire de la peine mais je pense qu'il n'y a rien chez nous pour le moment. Je vous promets de vous avertir dès qu'il y aura quelque chose.

Le Pompier - N'y manquez pas, vous me rendriez service.

Mme Smith - C'est promis.

Le Pompier, aux époux Martin. - Et chez vous, ça ne brûle pas non plus?

Mme Martin - Non, malheureusement.

M. Martin, au pompier. - Les affaires vont plutôt mal en ce moment!

 

La Cantatrice chauve, Scène VII et VIII.

 

 

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© Denis C. Meyer-2009