Marguerite Duras Noyée

 

par
Denis C. Meyer

 

Marguerite Duras est décédée au printemps 1996.
Cet article a été écrit à l'occasion de sa disparition.

 

 

Marguerite Duras est finalement rattrapée par la mer. Restent sur le jusant des livres qui vont en diminuant, des phrases blanchies à force d'être émondées. Elle abandonne ses galets sur le sable, les poreux de préférence car ceux-là seuls sont traversés par l'air.

Elle laisse derrière elle des lecteurs qui s'étaient déjà détachés d'elle, qui l'ont trouvée répétitive, qui jugeaient qu'elle s'était accomplie dans Le Marin de Gibraltar, un récit où le vin se mêle à la mer dans une ivresse réciproque, parmi le rituel des phrases qui saoûlent parce qu'il faut aux personnages le vin pour parler, pour répéter et pour dire la vérité.

D'autres lecteurs la découvraient plus tard, sous l'affiche de ses titres étonnants: Le Ravissement de Lol V. Stein, Détruire dit-elle, Des journées entières dans les arbres, L'Homme Atlantique. Il est probable qu'ils aimaient le murmure de ces livres, et puis la tension, jusqu'au cri (Lol V. Stein, Moderato Cantabile). Duras cherchait le mouvement de balancier qui va du silence jusqu'à l'assourdissement et le chaos. Faisant cela, elle effaçait l'entre-deux, le procès. Il s'agissait d'une écriture d'élimination en faveur de l'accentuation des extrêmes, des débuts ou des fins. Elle disait aussi qu'en commençant elle ne savait pas où aboutirait son livre, elle écrivait comme on se promène et que le chemin ne revêt pas d'importance.

Elle contenait ses personnages dans un présent figé par des dialogues faussement cités qu'elle manipulait à l'aide d'une pléthore de verbes fortement modaux : dit-elle, pense-t-elle, désire-t-elle. Le récit pouvait alors sortir magiquement de sa gangue narrative, s'offrant comme chair vivante à nouveau palpable.

L'écriture de Duras devenait ainsi un style, donnant facilement prise au pastiche (Marguerite Duraille), au sarcasme (Angelo Rinaldi). En retour, l'accusée persistait avec l'obstination d'un ivrogne, et polissait le lieu commun, la platitude, leur donnant une nouvelle brillance.

Duras est attachante, ou agaçante, cela dépend de l'endroit d'où on la lit, et si l'on éprouve ce genre de besoin. Le laconisme chez elle était investi de profondeur ou devait l'être. Quand Roland Barthes reconnaissait que l'exemple de l'écriture brève du haiku redonnait des droits à l'Occident que sa propre littérature lui refuse (l'Empire des Signes), il n'est pas interdit de placer ce commentaire à l'actif de Duras, qui a après tout si activement participé au démembrement de la syntaxe, du développement romanesque et encore une fois, de la stylistique du procès.

Duras était femme également, et cette féminité ne se résumera pas à la militante passagère qui s'entretenait en 1974 avec Xavière Gauthier dans Les Parleuses. Elle était femme-écrivain qui écrivait à rebours de la littérature établie, issue du long périple de la prédominance mâle. Hélène Cixous citait Duras comme l'une des rares femmes ayant produit ses textes selon la tonalité d'une écriture féminine, qui est moins un style qu'une manière de résister, ou d'ex-sister tout simplement, dans le déploiement de ce qui est proprement féminin : c'est-à-dire cette force euphorique qui sourd du multiple et de l'ubique et qui neutralise le centralisme et la logique du récit traditionnel. Et le seul fait que Duras ait persisté dans cette voie qui la rendait si perméable à la dérision donne d'autant plus de validité au jugement de Cixous.

Mais si Marguerite Duras est plus intéressante encore, c'est parce qu'elle explore un champ littéraire qui était jusque-là la propriété gardée de l'expérience masculine, initiée par Stendhal et Flaubert, pervertie par Loti, purifiée par Segalen, poursuivie par Farrère et Hougron : il s'agit de l'ambigu terrain de l'exotisme, territoire où l'Autre prend définitivement une forme, celle de l'inversion, du corps féminin, de la manifestation du mystère ou encore, mais bien plus piètrement, de la domination.

La littérature éro-exotique de l'exaltation de l'altérité reste depuis toujours le monopole d'hommes-écrivains, Duras la reprend à son compte pour l'augmenter, la détourner et innover en s'appropriant son emblème principal : le corps-autre, ici imberbe et ambré, pratiquement féminin, celui de l'Amant chinois. Le corps est pur, d'une sensualité qui permet à la jeune fille de faire un pas vers la transgression qu'elle souhaite et dont elle jouit en même temps qu'elle en retire de l'argent, signe de l'ascendance féminine sur le mâle joué.

L'Amant est ce que Duras rapporte d'Indochine, et qu'elle recycle sans se lasser jusqu'à atteindre l'épure, visant une ligne isolée faite de mots transparents. Elle c'est je, Duras est Lol V. Stein, Vera Baxter, Aurélia Steiner. Le piano est celui qu'elle avait imaginé entendre dans les salons de Calcutta, et qu'elle avait vaguement perçu dans les restaurants coloniaux du quartier de Cholon. Ainsi, ses années adolescentes lui donnent-elles un étrange droit de regard sur l'Orient labouré par le soc européen, de l'Inde à la Cochinchine, jusqu'au Japon (Hiroshima mon Amour).

"Interminablement l'enfance", dit-elle, reprenant Stendhal. Depuis toujours, Marguerite Duras a été prise dans les rêts de l'exotisme, elle aussi tentée, elle aussi séduite. Mais à la différence de ses contemporains aventuriers et mâles, son horizon était derrière elle, dans ce passé qu'elle ressassait, dans ces colonies irréelles, humides et pluvieuses, sur fond de mépris blanc conforté par la haine indigène.

Duras montre finalement que la face de l'Autre est infiniment plus complexe que celle d'une Salammbô, d'une Chrysanthème, ou que n'importe quelle Annamite au corps flexible et disponible. Elle parvient même à ruiner la route tracée à coups de machette virils dans la jungle orientale en transformant la fuite en avant de l'aventure exotique en un lieu de mémoire fait indifféremment de paix, de violence et de pure sensualité. Elle rend hommage à sa mère vaincue par les eaux, et donne, plus que quiconque, une dimension proprement universelle à l'exploration littéraire de l'ailleurs, aujourd'hui corrodée dans son discours univoque.

 

Article paru dans la revue Paroles, Alliance Française de Hong Kong, juin 1996

 

 

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© Denis C. Meyer-2009