L’oeuvre
de Marguerite Duras a suscité, et continue de susciter, de nombreuses
polémiques, entre l’admiration et la haine, l’encensement et
le sarcasme. Ceci n’est pas étonnant si l’on considère
la personnalité provocatrice et rebelle de cet écrivain
et la nature de ses écrits, novateurs et exigeants. Duras a travaillé
sur plusieurs genres, le roman, le théâtre et le cinéma,
son style se prêtant volontiers à l’adaptation, à
l’interprétation. L’extraordinaire succès de L’Amant,
en 1984 (prix Goncourt, trois millions d’exemplaires, traduit en trente
langues), ne doit pas faire oublier que Duras est restée jusqu’à
l’âge de 70 ans un auteur assez peu lu, mais qui attirait un public
de lecteurs fidèles, séduits par les touches simples et
hermétiques d’une écriture qui explore la mémoire,
les sentiments, les pulsions, l’amour et la haine, l’ivresse et la mort,
le désir, le mensonge et la violence.
Marguerite
Duras est née en Indochine, alors une colonie française,
son père était professeur de mathématiques à
Saigon, sa mère institutrice. Lorsque son père meurt,
Marguerite n’a que quatre ans, mais sa mère décide toutefois
de rester dans la colonie, avec les deux autres fils. La figure de la
mère, courageuse et tenace, prend alors une proportion extraordinaire
que Duras honorera plus tard dans au moins deux romans, Un barrage
contre le Pacifique (1950) et L’Amant (1984). Duras arrive
en France en 1931, à l’âge de 17 ans, où elle poursuit
des études de droit et de politique à Paris. Elle demeure
dans la capitale durant l’Occupation, de 1940 à 1944.
Alors
qu’Un Barrage contre le Pacifique et Le Marin de Gibraltar
(1952) observaient une facture romanesque assez classique, c’est avec
Les Petits chevaux de Tarquinia (1953) et surtout Moderato
Cantabile (1958) que Duras déploie ce style si particulier
qui cultive l’ellipse, l’ambiguïté, et l’intuition. Les
événements et les décors sont dorénavant
réduits au minimum et le dialogue, direct ou indirect, devient
un élément fondamental (Le Ravissement de Lol V. Stein,
1964; Détruire dit-elle, 1969). Les hésitations,
les reprises nombreuses, les répétitions permettent d’insérer
des zones de silence qui se rapprochent de la vérité de
personnages incomplets, incertains. Ce niveau d’abstraction et la large
ouverture de l’écriture au dialogue (y compris ses absences)
ont facilement permis le passage des oeuvres au théâtre
(Le Square, 1965; Des journées entières dans
les arbres, 1968) et au cinéma (Hiroshima mon amour,
1959; India Song, 1975; Le Camion, 1977).
Au
début des années 80, Duras s’oriente vers des oeuvres
à caractère plus autobiographique (Les Yeux verts,
1980; L’Amant, 1984; L’Amant de la Chine du nord, 1991).
Duras publie en 1993 Le Monde extérieur, puis en 1995
paraît son dernier ouvrage, intitulé C’est tout.
Le Dialogue du Square
Deux voix presque abstraites dans
un lieu presque abstrait. C’est cela qui nous atteint d’abord, cette
sorte d’abstraction : comme si ces deux êtres qui lient conversation
dans un square – elle a vingt ans, elle est domestique; lui, plus
âgé, va de marché en marché vendre des
choses de peu de valeur -, n’avaient plus d’autre vérité
que leur seule voix et épuisaient dans cette conversation fortuite
ce qui reste de chance et de vérité, ou plus simplement
de parole, à un homme vivant. Il faut qu’ils parlent, et ces
paroles précautionneuses, presque cérémonieuses,
sont terribles à cause de la retenue qui n’est pas seulement
la politesse des existences simples, mais est faite de leur extrême
vulnérabilité. La crainte de blesser et la peur d’être
blessé sont dans les paroles mêmes. Elles se touchent,
elles se retirent au moindre contact un peu vif; elles sont encore
vivantes assurément. […] Là, dans le monde simple du
besoin et de la nécessité, les paroles sont vouées
à l’essentiel, attirées uniquement par l’essentiel,
et monotones, par conséquent, mais aussi trop attentives à
ce qu’il faut en dire pour ne pas évier les formulations brutales
qui mettraient fin à tout.