Charles Baudelaire
(1821-1867)

 

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Grandeur du Spleen

Poète controversé et violemment attaqué de son vivant, Charles Baudelaire a été salué après sa mort comme "le vrai Dieu" (Rimbaud), "le premier surréaliste" (Breton), "le plus important des poètes" (Valéry), "le plus grand archétype du poète à l'époque moderne et dans tous les pays" (TS Eliot). Baudelaire est aussi considéré comme le chef de file des décadents (Charles Cros, Germain Nouveau, Huysmans), le maître à penser des symbolistes (Ghil, Samain, Moréas). En bref, par son oeuvre novatrice et provocante, Baudelaire incarne à lui seul la modernité littéraire.

L'oeuvre de Baudelaire est étroitement liée à l'histoire de sa vie, qui commence peut-être à la mort de son père, alors qu'il n'a que six ans. Cette tragédie entraîne le second mariage de sa mère avec le général Aupick, un militaire représentant aux yeux du jeune Baudelaire l'horreur de la discipline, de la morale bourgeoise et de la religion établies. A 18 ans, Baudelaire est expulsé du lycée Louis le Grand à Paris, et son beau-père décide de le faire voyager jusqu'à Calcutta, en Inde. Baudelaire n'ira pas plus loin toutefois que la Réunion, dans l'Océan Indien.

Revenu à Paris et majeur légal, Baudelaire encaisse l'héritage qui lui revient de son père, une grosse fortune dont il dilapide la moitié en six mois. Aupick met alors le reste de l'héritage sous le contrôle d'un huissier, et Baudelaire ne reçoit désormais que de maigres dividendes qui lui permettent d'éviter la misère. Pour survivre, Baudelaire commence à publier des articles dans des revues, ainsi que ses traductions des oeuvres d'Edgar Poe.

En 1857, Baudelaire publie Les Fleurs du mal, qui font immédiatement scandale et sont interdits à la vente un mois après leur parution. Baudelaire est condamné par le tribunal à payer une amende - ce qui le plonge plus encore dans la misère, et à remanier les passages incriminés. Une nouvelle version du recueil est publié en 1861, mais ne se vend guère. Malgré ses efforts, Baudelaire ne parvient pas à se sortir de la misère, et sa créativité en souffre. Il se rend en Belgique dans l'espoir de trouver un éditeur, mais il en revient déçu, n'y ayant rencontré "qu'une très grande avarice". Il se venge en publiant un pamphlet, Pauvre Belgique.

La pauvreté et les excès prédisposaient Baudelaire à une maladie, qui se déclare vers 1850. A partir de 1857, pour soulager ses violents maux de tête, Baudelaire utilise l'opium, comme son contemporain Thomas de Quincey, dont il analyse les Confessions d'un mangeur d'opium dans Les Paradis artificiels. Son "rhumatisme à la tête" ne le quitte plus à partir de 1860, et en 1866, alors qu'il est en Belgique, une crise plus grave le laisse paralysé et aphatique. Il meurt le 31 août 1867 après une longue agonie. La propriété de ses oeuvres complètes sera vendue pour une somme dérisoire, et sur son compte restait encore des sommes de l'héritage de son père.

Au centre de l'expérience existentialiste et poétique de Baudelaire est le spleen, cette sorte de langueur de l'esprit qui empêche le poète de vivre la réalité dans sa consistance ordinaire. Le seul moyen de surmonter ce sentiment d'écoeurement pour l'existence est d'écrire : "Subir le spleen, mais savoir le peindre, c'est passer d'une extrême faiblesse à l'effort créateur." Dans les Fleurs du mal, qui rassemble plus de cent vingts poèmes, Baudelaire évoque son expérience de la dualité entre divinité et enfer, le Spleen et l'Idéal, ses amours maudits (Jeanne Duval la mulâtresse) ou platoniques (Madame Sabatier, sa muse et protectrice), l'expérience douloureuse ou spirituelle de la solitude, les paradis artificiels (vin, opium, haschich), la débauche et les voluptés interdites (homosexualité, plaisirs sadiques). Baudelaire parle encore de ses rapports avec la religion, qu'il exècre, de la tentation qu'il éprouve envers la mort.

Toutes ces expériences sont des tentatives pour échapper au spleen, les Fleurs du mal sont des fleurs vénéneuses, l'oxymore qui nomme cette somme poétique reflète bien cette tension, cette tentation de trouver l'extase dans les plaisirs interdits de la morale bourgeoise. La poésie de Baudelaire est de facture classique, utilisant les artifices traditionnels du vers, et de l'alexandrin en particulier. Rimbaud en a critiqué la forme mesquine parfois. Mais cette poésie est lourdement fardée, jusqu'à apparaître comme un masque, recouvrant une grande détresse. Pourtant, dans les Petits poèmes en prose (1862), Baudelaire se libère un peu des formes traditionnelles, même s'ils restent minutieusement métrés. L'éclatement de la forme classique ne viendra que plus tard, avec Rimbaud, puis Mallarmé.

L'oeuvre de Baudelaire, dans son romantisme exacerbé et sombre, située au seuil de la modernité poétique, expose longuement le déchirement d'un individu, pris dans le mouvement contradictoire entre le bien et le mal, la laideur et la beauté, Dieu et Satan, l'enfer et le ciel, la félicité et la douleur.

Spleen

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits;

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

-Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir,
Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

 

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© Denis C. Meyer-2009