Honoré de
Balzac

Illusions perdues

 

 

 

 

Illusions perdues
(Deuxième partie)

Un grand homme de province à Paris

[extrait]

[...] Les voyageurs débarquèrent à l'hôtel du Gaillard-Bois, rue de l'Echelle, avant le jour. Les deux amants étaient si fatigués l'un et l'autre, qu'avant tout Louise voulut se coucher et se coucha, non sans avoir ordonné à Lucien de demander une chambre au-dessus de l'appartement qu'elle prit. Lucien dormit jusqu'à quatre heures du soir. Mme de Bargeton le fit éveiller pour dîner, il s'habilla précipitamment en apprenant l'heure, et trouva Louise dans une de ces ignobles (1) chambres qui sont la honte de Paris, où, malgré tant de prétentions à l'élégance, il n'existe pas encore un seul hôtel où tout voyageur riche puisse retrouver son chez soi. Quoiqu'il eût sur les yeux ces nuages que laisse un brusque réveil, Lucien ne reconnut pas sa Louise dans cette chambre froide, sans soleil, à rideaux passés, dont le carreau frotté semblait misérable, où le meuble était usé, de mauvais goût, vieux ou d'occasion [...] Puis Mme de Bargeton parut plus digne, plus pensive qu'elle ne devait l'être en un moment où commençait un bonheur sans entraves (2). Lucien ne pouvait se plaindre: Gentil et Albertine les servaient. Le dîner n'avait plus ce caractère d'abondance et d'essentielle bonté qui distingue la vie en province. Les plats coupés par la spéculation sortaient d'un restaurant voisin, ils étaient maigrement servis, ils sentaient la portion congrue (3). Paris n'est pas beau dans ces petites choses auxquelles sont condamnés les gens à fortune médiocre. Lucien attendit la fin du repas pour interroger Louise dont le changement lui semblait inexplicable. Il ne se trompait point. Un événement grave, car les réflexions sont les événements de la vie morale, était survenu pendant son sommeil.

Sur les deux heures après midi, Sixte du Châtelet s'était présenté à l'hôtel, avait fait éveiller Albertine, avait manifesté le désir de parler à sa maîtresse, et il était revenu après avoir à peine laissé le temps à Mme de Bargeton de faire sa toilette. Anaïs, dont la curiosité fut excitée par cette singulière (4) apparition de M. du Châtelet, elle qui se croyait si bien cachée, l'avait reçu vers trois heures.

"Je vous ai suivie en risquant d'avoir une réprimande à l'Administration, dit-il en la saluant, car je prévoyais ce qui vous arrive. Mais dussé-je perdre ma place, au moins vous ne serez pas perdue, vous!

- Que voulez-vous dire? s'écria Mme de Bargeton.

- Je vois bien que vous aimez Lucien, reprit-il d'un air tendrement résigné, car il faut bien aimer un homme pour ne réfléchir à rien, pour oublier toutes les convenances (5), vous qui les connaissez si bien! Croyez-vous donc, chère Naïs adorée, que vous serez reçue chez Mme d'Espard ou dans quelque salon de Paris que ce soit, du moment où l'on saura que vous vous êtes comme enfuie d'Angoulême avec un jeune homme [...] Aimez M. de Rubempré, protégez-le, faites-en tout ce que vous voudrez, mais ne demeurez pas ensemble! Si quelqu'un ici savait que vous avez fait le voyage dans la même voiture, vous seriez mise à l'index (6) par le monde que vous voulez voir. D'ailleurs, Naïs, ne faites pas encore de ces sacrifices à un jeune homme que vous n'avez encore comparé à personne, qui n'a été soumis à aucune épreuve (7), et qui peut vous oublier ici pour une Parisienne en la croyant plus nécessaire que vous à ses ambitions. Je ne veux pas nuire (8) à celui que vous aimez, mais vous me permettrez de faire passer vos intérêts avant les siens, et de vous dire: "Etudiez-le! Connaissez bien toute l'importance de votre démarche (9)." Si vous trouvez les portes fermées, si les femmes refusent de vous recevoir, au moins n'ayez aucun regret de tant de sacrifices, en songeant que celui auquel vous les faites en sera toujours digne, et les comprendra. Mme d'Espard est d'autant plus prude et sévère qu'elle-même est séparée de son mari, sans que le monde ait pu pénétrer la cause de leur désunion; [...] Dès la première visite que vous lui ferez vous reconnaîtrez la justesse de mes avis. Certes, je puis vous le prédire, moi qui connais Paris: en entrant chez la marquise vous seriez au désespoir qu'elle sût que vous êtes à l'hôtel du Gaillard-Bois avec le fils d'un apothicaire (10), tout M. de Rubempré qu'il veut être. Vous aurez ici des rivales bien autrement astucieuses et rusées qu'Amélie, elles ne manqueront pas de savoir qui vous êtes, où vous êtes, d'où vous venez, et ce que vous faites. Vous avez compté sur l'incognito, je le vois; mais vous êtes de ces personnes pour lesquelles l'incognito n'existe point. Ne rencontrerez-vous pas Angoulême partout? c'est les députés de la Charente qui viennent pour l'ouverture des Chambres; c'est le général qui est à Paris en congé; mais il suffira d'un seul habitant d'Angoulême qui vous aperçoive pour que votre vie soit arrêtée d'une étrange manière: vous ne seriez plus que la maîtresse de Lucien. Si vous avez besoin de moi pour quoi que ce soit, je suis chez le receveur général, rue du Faubourg-Saint-Honoré, à deux pas de chez Mme d'Espard. Je connais assez la maréchale de Carigliano, Mme de Sérizy et le président du Conseil pour vous y présenter; mais vous verrez tant de monde chez Mme d'Espard, que vous n'aurez pas besoin de moi. Loin d'avoir à désirer d'aller dans tel ou tel salon, vous serez désirée dans tous les salons."

Du Châtelet put parler sans que Mme de Bargeton l'interrompît: elle était saisie par la justesse de ces observations. La reine d'Angoulême avait en effet compté sur l'incognito.

"Vous avez raison, cher ami, dit-elle; mais comment faire?

- Laissez-moi, répondit Châtelet, vous chercher un appartement tout meublé, convenable; vous mènerez ainsi une vie moins chère que la vie des hôtels, et vous serez chez vous; et, si vous m'en croyez, vous y coucherez ce soir.

- Mais comment avez-vous connu mon adresse? dit-elle.

- Votre voiture était facile à reconnaître, et d'ailleurs je vous suivais. A Sèvres, le postillon (11) qui vous a menée a dit votre adresse au mien. Me permettrez-vous d'être votre maréchal-des-logis? je vous écrirai bientôt pour vous dire où je vous aurai casée (12).

- Hé bien, faites", dit-elle.

Ce mot ne semblait rien, et c'était tout. Le baron du Châtelet avait parlé la langue du monde à une femme du monde. Il s'était montré dans toute l'élégance d'une mise parisienne; un joli cabriolet bien attelé (13) l'avait amené. Par hasard, Mme de Bargeton se mit à la croisée (14) pour réfléchir à sa position, et vit partir le vieux dandy. Quelques instants après, Lucien, brusquement éveillé, brusquement habillé, se produisit à ses regards dans son pantalon de nankin de l'an dernier, avec sa méchante (15) petite redingote. Il était beau, mais ridiculement mis (16). Habillez l'Apollon du Belvédère ou l'Antinoüs en porteur d'eau, reconnaîtrez-vous alors la divine création du ciseau grec ou romain? Les yeux comparent avant que le coeur n'ait rectifié ce rapide jugement machinal. Le contraste entre Lucien et Châtelet fut trop brusque pour ne pas frapper les yeux de Louise. Lorsque vers six heures le dîner fut terminé, Mme de Bargeton fit signe à Lucien de venir près d'elle sur un méchant canapé de calicot rouge à fleurs jaunes, où elle s'était assise.
"Mon Lucien, dit-elle, n'es-tu pas d'avis que si nous avons fait une folie qui nous tue également, il y a de la raison à la réparer? Nous ne devons, cher enfant, ni demeurer (17) ensemble à Paris, ni laisser soupçonner (18) que nous y soyons venus de compagnie (19). Ton avenir dépend beaucoup de ma position, et je ne dois la gâter (20) d'aucune manière. Ainsi, dès ce soir, je vais aller me loger à quelques pas d'ici; mais tu demeureras dans cet hôtel, et nous pourrons nous voir tous les jours sans que personne y trouve à redire (21)." Louise expliqua les lois du monde à Lucien, qui ouvrit de grands yeux. Sans savoir que les femmes qui reviennent sur leurs folies reviennent sur leur amour, il comprit qu'il n'était plus le Lucien d'Angoulême. Louise ne lui parlait que d'elle, de ses intérêts, de sa réputation, du monde; et pour excuser son égoïsme, elle essayait de lui faire croire qu'il s'agissait de lui-même. Il n'avait aucun droit sur Louise, si promptement redevenue Mme de Bargeton; et, chose plus grave! il n'avait aucun pouvoir. Aussi ne put-il retenir de grosses larmes qui roulèrent dans ses yeux.

"Si je suis votre gloire, vous êtes encore plus pour moi, vous êtes ma seule espérance et tout mon avenir. J'ai compris que si vous épousiez mes succès, vous deviez épouser mon infortune, et voilà que déjà nous nous séparons.

- Vous jugez ma conduite, dit-elle, vous ne m'aimez pas." Lucien la regarda avec une expression si douloureuse qu'elle ne put s'empêcher (22) de lui dire: "Cher petit, je resterai si tu veux, nous nous perdrons et resterons sans appui (23) [...]

- Louise, répondit-il en l'embrassant, je suis effrayé de te voir si sage. Songe que je suis un enfant, que je me suis abandonné tout entier à ta chère volonté. Moi, je voulais triompher des hommes et des choses de vive force; mais si je puis arriver plus promptement par ton aide que seul, je serai bien heureux de te devoir toutes mes fortunes. Pardonne! j'ai trop mis en toi pour ne pas tout craindre. Pour moi, une séparation est l'avant-coureur (24) de l'abandon; et l'abandon, c'est la mort.

- Mais, cher enfant, le monde te demande peu de chose, répondit-elle. Il s'agit seulement de coucher ici, et tu demeureras tout le jour chez moi sans qu'on y trouve à redire."

Quelques caresses achevèrent de calmer Lucien. Une heure après, Gentil apporta un mot par lequel Châtelet apprenait à Mme de Bargeton qu'il lui avait trouvé un appartement rue Neuve-du-Luxembourg. Elle se fit expliquer la situation de cette rue, qui n'était pas très éloignée de la rue de l'Echelle et dit à Lucien: "Nous sommes voisins." Deux heures après, Louise monta dans une voiture que lui envoyait du Châtelet pour se rendre chez elle. L'appartement, un de ceux où les tapissiers mettent des meubles et qu'ils louent à de riches députés ou à de grands personnages venus pour peu de temps à Paris, était somptueux, mais incommode (25). Lucien retourna sur les onze heures à son petit hôtel du Gaillard-Bois, n'ayant encore vu de Paris que la partie de la rue Saint-Honoré qui se trouve entre la rue Neuve-du-Luxembourg et la rue de l'Echelle. Il se coucha dans sa misérable petite chambre, qu'il ne put s'empêcher de comparer au magnifique appartement de Louise. Au moment où il sortit de chez Mme de Bargeton, le baron Châtelet y arriva revenant de chez le ministre des Affaires étrangères, dans la splendeur d'une mise de bal. Il venait rendre compte (26) de toutes les conventions qu'il avait faites pour Mme de Bargeton. Louise était inquiète, ce luxe l'épouvantait. Les moeurs (27) de la province avaient fini par réagir sur elle, elle était devenue méticuleuse dans ses comptes; elle avait tant d'ordre, qu'à Paris, elle allait passer pour avare (28). Elle avait emporté près de vingt mille francs en un bon du receveur général, en destinant cette somme à couvrir l'excédent de ses dépenses pendant quatre années; elle craignait déjà de ne pas avoir assez et de faire des dettes. Châtelet lui apprit que son appartement ne lui coûtait que six cents francs par mois.

"Une misère (29), dit-il en voyant le haut-le-corps (30) que fit Naïs. Vous avez à vos ordres une voiture pour cinq cents francs par mois, ce qui fait en tout cinquante louis. Vous n'aurez plus qu'à penser à votre toilette (31). Une femme qui voit le grand monde ne saurait s'arranger autrement. Si vous voulez faire de M. de Bargeton un receveur général, ou lui obtenir une place dans la Maison du Roi, vous ne devez pas avoir un air misérable. Ici l'on ne donne qu'aux riches. Il est fort heureux, dit-il, que vous ayez Gentil pour vous accompagner, et Albertine pour vous habiller, car les domestiques sont une ruine (32) à Paris. Vous mangerez rarement chez vous, lancée comme vous allez l'être."

Mme de Bargeton et le baron causèrent de Paris. Du Châtelet raconta les nouvelles du jour, les mille riens qu'on doit savoir sous peine de ne pas être de Paris. Il donna bientôt à Naïs des conseils sur les magasins où elle devait se fournir: il lui indiqua Herbault pour les toques, Juliette pour les chapeaux et les bonnets; il lui donna l'adresse de la couturière qui pouvait remplacer Victorine; enfin il lui fit sentir la nécessité de se désangoulêmer. Puis il partit sur le dernier trait d'esprit (33) qu'il eut le bonheur de trouver.

"Demain, dit-il négligemment (34), j'aurai sans doute une loge à quelque spectacle, je viendrai vous prendre vous et M. de Rubempré, car vous me permettrez de vous faire à vous deux les honneurs de Paris."

"Il a dans le caractère plus de générosité que je ne le pensais", se dit Mme de Bargeton en lui voyant inviter Lucien. [...]

Pendant sa première promenade vagabonde (35) à travers les Boulevards et la rue de la Paix, Lucien, comme tous les nouveaux venus, s'occupa beaucoup plus des choses que des personnes. A Paris, les masses s'emparent tout d'abord de l'attention: le luxe des boutiques, la hauteur des maisons, l'affluence (36) des voitures, les constantes oppositions que présentent un extrême luxe et une extrême misère saisissent (37) avant tout. Surpris de cette foule à laquelle il était étranger, cet homme d'imagination éprouva (38) comme une immense diminution de lui-même. Les personnes qui jouissent en province d'une considération quelconque, et qui y rencontrent à chaque pas une preuve de leur importance, ne s'accoutument point à cette perte totale et subite de leur valeur. Etre quelque chose dans son pays et n'être rien à Paris, sont deux états qui veulent des transitions; et ceux qui passent trop brusquement de l'un à l'autre tombent dans une espèce d'anéantissement (39). Pour un jeune poète qui trouvait un écho à tous ses sentiments, un confident pour toutes ses idées, une âme pour partager ses moindres sensations, Paris allait être un affreux désert. Lucien n'était pas allé chercher son bel habit bleu, en sorte qu'il fut gêné par la mesquinerie (40), pour ne pas dire le délabrement de son costume en se rendant chez Mme de Bargeton à l'heure où elle devait être rentrée; il y trouva le baron du Châtelet, qui les emmena tous deux dîner au Rocher de Cancale. Lucien, étourdi (41) de la rapidité du tournoiement parisien, ne pouvait rien dire à Louise, ils étaient tous les trois dans la voiture; mais il lui pressa la main, elle répondit amicalement à toutes les pensées qu'il exprimait ainsi. Après le dîner, Châtelet conduisit ses deux convives (42) au Vaudeville. Lucien éprouvait un secret mécontentement à l'aspect de du Châtelet, il maudissait (43) le hasard qui l'avait conduit à Paris [...] Lucien reconnaissait vaguement dans ce vieux beau la supériorité de l'homme du monde au fait (44) de la vie parisienne; il était surtout honteux de lui devoir ses jouissances. Là où le poète était inquiet et gêné, l'ancien secrétaire des commandements se trouvait comme un poisson dans l'eau. Du Châtelet souriait aux hésitations, aux étonnements, aux questions, aux petites fautes que le manque d'usage arrachait à son rival, comme les vieux loups de mer (45) se moquent des novices (46) qui n'ont pas le pied marin. Le plaisir qu'éprouvait Lucien, en voyant pour la première fois le spectacle à Paris, compensa le déplaisir que lui causaient ses confusions. Cette soirée fut remarquable par la répudiation (47) secrète d'une grande quantité de ses idées sur la vie de province. Le cercle s'élargissait, la société prenait d'autres proportions. Le voisinage de plusieurs jolies Parisiennes si élégamment, si fraîchement mises, lui fit remarquer la vieillerie de la toilette de Mme de Bargeton, quoiqu'elle fût passablement ambitieuse: ni les étoffes, ni les façons, ni les couleurs n'étaient de mode. La coiffure qui le séduisait tant à Angoulême lui parut d'un goût affreux comparée aux délicates inventions par lesquelles se recommandait chaque femme. "Va-t-elle rester comme ça? se dit-il, sans savoir que la journée avait été employée à préparer une transformation. En province il n'y a ni choix ni comparaison à faire: l'habitude de voir les physionomies leur donne une beauté conventionnelle. Transportée à Paris, une femme qui passe pour jolie en province n'obtient pas la moindre attention, car elle n'est belle que par l'application du proverbe: Dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Les yeux de Lucien faisaient la comparaison que Mme de Bargeton avait faite la veille (48) entre lui et Châtelet. De son côté, Mme de Bargeton se permettait d'étranges réflexions sur son amant. Malgré son étrange beauté, le pauvre poète n'avait point de tournure (49). Sa redingote (50) dont les manches étaient trop courtes, ses méchants (51) gants de province, son gilet étriqué (52), le rendaient prodigieusement ridicule auprès des jeunes gens du balcon: Mme de Bargeton lui trouvait un air piteux (53). Châtelet, occupé d'elle sans prétention, veillant sur elle avec un soin qui trahissait (54) une passion profonde; Châtelet, élégant et à son aise comme un acteur qui retrouve les planches (55) de son théâtre, regagnait en deux jours tout le terrain qu'il avait perdu en six mois. Quoique le vulgaire n'admette pas que les sentiments changent brusquement, il est certain que deux amants se séparent souvent plus vite qu'ils ne se sont liés. Il se préparait chez Mme de Bargeton et chez Lucien un désenchantement sur eux-mêmes dont la cause était Paris. La vie s'y agrandissait aux yeux du poète, comme la société prenait une face nouvelle aux yeux de Louise. A l'un et à l'autre, il ne fallait plus qu'un accident pour trancher (56) les liens qui les unissaient. Ce coup de hache, terrible pour Lucien, ne se fit pas longtemps attendre. Mme de Bargeton mit le poète à son hôtel, et retourna chez elle accompagnée de du Châtelet, ce qui déplut horriblement au pauvre amoureux.

"Que vont-ils dire de moi?" pensait-il en montant dans sa triste chambre.

"Ce pauvre garçon est singulièrement ennuyeux, dit du Châtelet en souriant quand la portière fut refermée.

- Il en est ainsi de tous ceux qui ont un monde de pensées dans le coeur et dans le cerveau. Les hommes qui ont tant de choses à exprimer en de belles oeuvres longtemps rêvées professent un certain mépris (57) pour la conversation, commerce (58) où l'esprit s'amoindrit en se monnayant (59, dit la fière Nègrepelisse (60) qui eut encore le courage de défendre Lucien, moins pour Lucien que pour elle-même.

- Je vous accorde volontiers ceci, reprit le baron, mais nous vivons avec les personnes et non avec les livres. Tenez, chère Naïs, je le vois, il n'y a encore rien entre vous et lui, j'en suis ravi. Si vous vous décidez à mettre dans votre vie un intérêt qui vous a manqué jusqu'à présent, je vous en supplie, que ce ne soit pas pour ce prétendu homme de génie. Si vous vous trompez, si dans quelques jours, en le comparant aux véritables talents, aux hommes sérieusement remarquables que vous allez voir, vous reconnaissiez, chère belle sirène, avoir pris sur votre dos éblouissant et conduit au port, au lieu d'un homme armé de la lyre, un petit singe, sans manières, sans portée (61), sot (62) et avantageux (63), qui peut avoir de l'esprit à l'Houmeau, mais qui devient à Paris un garçon extrêmement ordinaire? Après tout, il se publie ici par semaine des volumes de vers dont le moindre vaut encore mieux que toute la poésie de M. Chardon. De grâce (64), attendez et comparez! Demain, vendredi, il y a opéra, dit-il en voyant la voiture entrant dans la rue Neuve-du-Luxembourg, Mme d'Espard dispose de la loge des Premiers Gentilshommes de la Chambre, et vous y mènera sans doute. Pour vous voir dans votre gloire, j'irai dans la loge de Mme de Sérizy. On donne Les Danaïdes.

- Adieu", dit-elle.

Honoré de Balzac, Illusions Perdues, 2e partie : Un grand homme de province à Paris

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Notes:

  1. affreuses, laides
  2. limites, obstacles
  3. plats préparés avec le minimum
  4. surprenante
  5. les règles sociales
  6. rejetée, bannie
  7. qui n'a pas d'expérience
  8. causer du tort, faire du mal
  9. vos actions
  10. pharmacien
  11. conducteur de voitures
  12. placée
  13. une belle voiture avec de beaux chevaux
  14. fenêtre
  15. misérable, inappropriée
  16. vêtu, habillé
  17. rester
  18. croire
  19. ensemble
  20. compromettre, gâcher
  21. critiquer, commenter
  22. se retenir
  23. soutien, aide
  24. prédécesseur
  25. peu pratique
  26. rapporter, informer
  27. les pratiques, les habitudes, les normes sociales
  28. qui compte son argent, peu généreuse
  29. une bonne occasion, un bon prix
  30. mouvement de surprise
  31. vêtements
  32. très cher, hors de prix
  33. mot spirituel, intelligent
  34. sans affectation
  35. au hasard, sans but précis
  36. le luxe
  37. frappent, retiennent l'attention
  38. sentit
  39. destruction
  40. la petitesse, la médiocrité
  41. ébahi, étonné, hébété
  42. invités, hôtes
  43. to curse
  44. au courant, informé, familier
  45. vieux marins expérimentés
  46. les jeunes débutants
  47. le renoncement, le rejet
  48. hier
  49. style, personnalité
  50. veste longue
  51. peu élégants
  52. étroit, mal coupé
  53. misérable, pauvre
  54. révélait
  55. la scène
  56. couper, rompre
  57. dédain, dégoût
  58. activité humaine
  59. se compromettant sans dignité
  60. Nègrepelisse est le nom de jeune fille de Mme de Bargeton
  61. potentiel
  62. idiot
  63. physiquement joli
  64. je vous en prie, s'il vous plaît

 

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