Correspondant
du journal Le Temps, Charles Pettit a passé une année
environ au Japon, de 1904 à 1905, au moment de la guerre russo-japonaise.
Son compte-rendu sur ce pays est en général très
critique, il juge le Japon comme une nation guerrière, introvertie,
et cruelle envers ses femmes. Dans ce passage, il parle des geishas,
figures emblématiques du Japon traditionnel, et souvent mal comprises
des Européens. Pettit prend également une posture de juge, évaluant à la fois le sexisme des Japonais et l'ignorance des Européens.
Geishas
C’est d’abord
la joie des yeux quand, vêtues de robes sompteuses, couvertes
de bijoux et de fleurs, attifées et fardées à souhait,
elles apparaissent soudain comme des princesses de féerie; puis
c’est la volupté artistique de danses étranges, tantôt
graves et sacrées, tantôt légères et érotiques;
enfin c’est le charme des vieilles légendes du passé qu’elles
chantent en s’accompagnant du shamisen sur lequel flottent, comme des
ombres, leurs longues mains diaphanes armées d’un peigne d’ivoire;
et c’est aussi parfois l’émotion d’un récit de guerre
ou la langueur d’un conte d’amour.
Aussi comme les
Européens paraissent barbares à ces artistes délicates
lorsque, au lieu de s’extasier devant de telles manifestations d’art
(qu’ils ne comprennent pas, il est vrai), ils ne songent qu’à
de grossières tentatives amoureuses.
Et même s’ils demeurent
corrects à cet égard, comme ils paraissent mal élevés
à leurs yeux ! Comme leurs gestes sont brutaux et leurs manières
disgracieuses. Sans cesse en train de bouger, ce qui est le comble de
l’impolitesse au Japon, ils remuent constamment leur buste et n’ont
même pas la pudeur de s’excuser quand, grossièrement, ils
étendent brusquement en avant une jambe qui devrait rester repliée
sous eux. Hélas ! les malheureux, ils ne savent probablement
pas comment se dit "crampe", en japonais; et, d’ailleurs,
ce mot existe-t-il chez un peuple qui, n’ayant pas de meubles, a su
habituer ses muscles à rester souples dans toutes les positions.
Mais le comble
de l’horreur, c’est quand un de ces barbares, après s’être
servi d’une manière dégoûtante de ses baguettes
et avoir fait mille grimaces impolies devant des mets exquis pourtant,
comme de belles tranches roses de poisson cru, croit, pour s’excuser,
devoir échanger avec ces divines geishas une coupe de saké
! C’est l’usage, évidemment, et même la simple politesse
! Mais le triste personnage trouve encore le moyen de commettre une
dernière grossièreté en oubliant de passer auparavant
la tasse dans un petit bol d’eau chaude bien placé en évidence
pourtant au milieu d’une centaine d’autres.
Bien heureux encore si,
dans un mouvement brusque, il ne renverse quelque objet sur les beaux
tatamis, ou ne crève le papier d’une cloison par un coup de coude
en se retournant ! Ah ! non, certes, les geishas n’aiment pas les étrangers
! Et elles en sont même devenues d’un patriotisme farouche et
intransigeant, ce qui a le bon côté d’en faire des femmes
décidément parfaites à tout égard aux yeux
des Japonais.
Et c’est pourquoi
ils sont si fiers de leurs geishas, qu’ils jugent incomparables à
toutes les autres femmes de l’univers; et c’est avec une joie patriotique
qu’ils ne craignent pas de vous le déclarer en toute sincérité.
Aussi, par reconnaissance,
jugeant que c’est une gloire de plus pour leur pays de posséder
de telles merveilles, ils consentent à les mépriser un
peu moins souvent que leurs propres femmes.
1904
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Denis C. Meyer-2009