|
|
Avec
la progression au cours du 19e siècle de l’expansion coloniale
européenne se développe un fort intérêt intellectuel,
artistique et scientifique pour les pays du Moyen-Orient de culture
islamique (Afrique du Nord, Egypte, Syrie, Palestine, Turquie), ainsi
que l’Inde. Après 1850, l’intérêt se porte également
sur l’Asie orientale plus lointaine, la Chine et le Japon en particulier,
et l’Asie du Sud-Est. Parmi les nombreux ouvrages publiés en
Europe sur l’Orient par les voyageurs ou missionnaires, la traduction
en français par Galland des Contes des Mille et Une
Nuits (1711), puis la publication des Lettres persanes de
Montesquieu (1721) avaient déjà massivement contribué
à créer une "image" de l’Orient dès le
18e siècle. L’expédition d’Egypte conduite en 1798 par
Bonaparte (futur Napoléon), la conquête de
l’Algérie en 1830 par la France, l’ouverture de la Chine et du
Japon vingt-cinq ans plus tard et l’inauguration du Canal de Suez en
1869 créaient les conditions matérielles pour que cette
réception de l’Orient s’élargisse dans les milieux artistiques
et littéraires français et le public en général.
En
1842, l’historien Edgar Quinet nommait ce mouvement diffus dans
les sociétés européennes la "Renaissance
orientale" (Le Génie des religions). Cette
"seconde renaissance" vise à "retrouver"
les sources communes de l’Orient et de l’Occident et constitue une source
d’inspiration qui renouvelle l’humanisme gréco-romain qui imprégnait
la culture classique européenne depuis le 16e siècle.
Les écrivains, les peintres commencent à voyager – et
témoigner – et contribuent à fonder une représentation
de l’Orient selon des thèmes devenus classiques à leur
tour : l’Orient éternel, immobile, mystérieux, exotique
et érotique qui contraste avec l’univers brutal de la société
industrielle européenne émergente.
Edward
Said a longuement analysé l’orientalisme pour le définir
comme "un style de domination, de restructuration et d’autorité
sur l’Orient" (Orientalism, 1976). Il estime que les
motifs des intellectuels et artistes européens n’étaient
pas fondamentalement différents de ceux de l’impérialisme
politique des états. Ce jugement radical doit cependant être
relativisé, car l’intérêt pour l’Orient a conduit
à de véritables remises en question des canons culturels
européens, en particulier chez les écrivains et les peintres.
En sciences humaines, les études orientales se concentrent vers
la fin du 18e siècle sur l’histoire et l’archéologie (l’égyptologue
français Champollion déchiffre en 1822 le système
des hiéroglyphes), les religions (islam, hindouisme, bouddhisme)
et les langues. La publication du livre de Burnouf en 1844, Introduction
à l’histoire du Bouddhisme, produit un effet profond sur
les intellectuels européens, tels que Humboldt, qui compare
sa propre découverte du bouddhisme à celle "de
nouveaux agents du monde physique". Dès le début
du 19e siècle, des chaires d’enseignement sont créées
au Collège de France: après le perse et le turc (Ruffin
en 1784 et de Sacy en 1805), le sanskrit (de Chézy,
1814) et Langue et civilisation chinoises (Rémusat, 1805).
L’hébreu était enseigné au Collège de France
depuis sa fondation par François 1er en 1530. En 1863, le japonologue
Léon de Rosny ouvre les premiers cours de japonais à
l’Ecole des Langues orientales à Paris.
Littérature
En
littérature, l’orientalisme est étroitement lié
aux valeurs du romantisme littéraire des premières décennies
du 19e siècle. L’allemand von Schlegel écrit en
1800 qu’il faut chercher en Orient le "suprême romantisme".
Chateaubriand
fait en 1811 un voyage en Orient pour "aller chercher des images",
qu’il rapporte dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem.
Victor Hugo, qui
n’est jamais allé en Orient, publie en 1829 un recueil de poèmes
lyriques et fantastiques intitulé Les Orientales. Lamartine
écrit en 1833 dans une veine authentiquement romantique ses Souvenirs,
impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient,
dans lesquels il appelle l’Europe à "protéger"
la brillante civilisation orientale en décadence.
En
1851, près de dix ans après son voyage au Moyen Orient,
Gérard de Nerval
publie Un Voyage en Orient, qui devient un prototype de la littérature
éro-exotique dans laquelle l’Orient est étroitement associé
à la féminité et à la volupté. Théophile
Gautier publie le Roman de la Momie en 1857, une fresque
littéraire précieuse sur l’Egypte. Après un voyage
en Turquie et en Egypte en 1849-51, Gustave
Flaubert publie, au bout d’un long et acharné travail,
Salammbô (1862), un "poème épique"
selon Gautier, situé à Carthage deux siècles avant
notre ère. Salammbô incarne la femme disputée et
au centre de rivalités politiques. Les notes de voyage de Flaubert,
ainsi que des lettres publiées après sa mort, jettent
une lumière crue sur les fantasmes orientaux de l’auteur de Madame
Bovary et de l’Education sentimentale. La poésie de
Charles Baudelaire
dans Les Fleurs du mal (1857) est elle aussi fortement imprégnée
de l’Orient, de ses odeurs, de ses parfums et couleurs, et des sensations
puissantes de l’Ailleurs qui représentent une alternative au
morne quotidien du poète.
Ecrivains
voyageurs
Avec
l’évolution rapide des moyens et des conditions de transport,
beaucoup de voyageurs partagent leur expérience avec le grand
public, avide de ces récits. Parmi les plus populaires, les ouvrages
d’Evariste Huc, un missionnaire qui parcourt la Chine en 1841
(Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie et le Thibet, 1850) et
en 1854 (L’Empire chinois, récit de son voyage en Chine
du sud). Ces deux ouvrages rencontrent un très gros succès
public. Ludovic de Beauvoir,
aventurier aristocrate, publie le récit de ses voyages en trois
volumes (Voyage autour du Monde, 1865-1870) qui deviennent immédiatement
des best sellers. Théodore Duret, un riche collectionneur,
a fait le récit de son voyage au Japon et en Chine avec son compagnon
italien Henri Cernushi dans un ouvrage intitulé Voyage
en Asie (1872). Ces deux hommes, comme plus tard Emile Guimet
et son compagnon-dessinateur Félix Régamey,
ont rapporté en Europe de nombreux objets d’art et antiquités
que l’on peut voir aujourd’hui encore dans des musées parisiens
qui portent leur noms. Duret a joué un grand rôle dans
la promotion de l’Orient auprès des peintres impressionnistes
parisiens. Pierre
Loti était officier dans la marine française.
Il commence à voyager en 1869 (Amérique du sud, Polynésie,
Afrique Turquie) mais ne publie qu’à partir de 1879 (Aziyadé,
Le Mariage de Loti). Il entreprend de nouveaux voyages après
1880 au cours desquels il découvre l’Indochine, l’Inde et le
Japon, qui fournit le cadre de son roman le plus célèbre
: Madame Chrysanthème. Loti a également pris part
au corps expéditionnaire français qui réprime la
révolte des Boxers à Pékin en 1900 et il en fait
un livre (Les derniers Jours de Pékin, 1902). Ecrivain
prolixe, adoré du public de l’époque, ses livres ont exercé
une influence profonde sur la représentation populaire de l’Orient.
Victor
Segalen, médecin, explorateur et écrivain, c’est "l’anti-Loti",
par sa rigueur et son refus de faire du tourisme éro-exotique
à la manière de son prédécesseur. Il commence
à voyager en 1902 comme médecin de la marine jusqu’en
Océanie et il rentre en 1905 (les Immémoriaux,
1907). Il étudie la langue chinoise et s’installe finalement
avec sa famille à Pékin en 1910. Il explore la Chine en
compagnie de son ami Gilbert de Voisins. Ce séjour
lui a permis d’écrire René
Leys (posthume 1921), un récit semi-autobiographique,
et des oeuvres poétiques : Peintures (1912) et Stèles
(1916). A son retour en Bretagne en 1919, Segalen meurt brusquement
d’une mystérieuse maladie.
Paul
Claudel, écrivain et diplomate, envoyé
en Chine en 1895, il passe une quinzaine d’années dans ce pays.
Il relate cette expérience dans Connaissance de l’Est (1900),
une oeuvre de réflexion sur la relation Chine et Occident. Il
passe également plusieurs années au Japon à partir
de 1921, L’Oiseau noir dans le soleil levant (1929) rassemble
notes et réflexions sur ce pays.
home | French at HKU
©
Denis C. Meyer-2009
|