Auguste
Montfort

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le capitaine Auguste Montfort a fait cinq voyages en Chine entre 1840 et 1846, au cours desquels il effectuait des opérations commerciales avec des marchands de Canton, de Xiamen et de Nankin. Montfort a également participé au recrutement de travailleurs chinois destinés aux colonies françaises de l'Océan Indien. La Traite des Jaunes, ainsi qu'on l'appelait à l'époque, a été interdite quelques années plus tard.

Dans ce passage, extrait de son récit Voyage en Chine, publié à Paris en 1854, Monfort décrit l'une des images les plus fameuses de la prostitution en Chine, les bateaux-fleurs. Le texte de Montfort fournit une illustration frappante du thème classique du voyageur séduit par l'attrait érotique de l'Orient.

 


 

Les bateaux à fleurs
(c. 1845)

Les bateaux à fleurs sont une des plus charmantes inventions du génie chinois, et elle convient parfaitement aux moeurs de ce peuple, qui passe plus de la moitié de sa vie au milieu des eaux.

Qu'on se figure des embarcations, grandes ou petites suivant l'occasion, ayant intérieurement la forme d'un oeuf coupé par la moitié dans toute sa longueur et extérieurement ornées de toutes sortes d'images symboliques ou de fantaisie, peintes des couleurs les plus vives et les plus variées, et on aura à peu près l'aspect d'un bateau à fleurs, tel qu'il est avant d'être lancé à l'eau, c'est-à-dire avant d'être habité. Le premier soin du propriétaire, dès qu'on en a pris possession, est d'élever sur le milieu une espèce d'habitacle en bambous. La toiture de cette habitation aquatique est d'ordinaire en feuille de bambous; parfois aussi elle est en toile, ou formée de tuiles d'une excessive légèreté. Cette habitation n'a qu'une ouverture, une espèce de porte fermée par des tentures de soie qui laissent passer à travers les mailles de leur tissu la fraîcheur du fleuve et les émanations embaumées des fleurs. Tout autour de l'habitation règne un banc circulaire de bambous, quelquefois, mais rarement, recouvert de riches tapis. Le reste du bateau est encombré de fleurs.

Ces bateaux sont les antres du plaisir. De jeunes femmes, rappelant par leur beauté et la mollesse de leur vie les courtisanes de l'ancienne Grèce, y tiennent commerce permanent de galanterie. On les aperçoit rarement. Elles vivent dans l'espace caché par les portières de soie; c'est là que s'accomplissent les doux mystères. Mais ce qu'on voit, pendant que la barque flotte sur l'onde azurée, ce sont les Chinois qui, avant d'avoir sacrifié à Vénus, ou après le sacrifice accompli, viennent s'accroupir sur le banc circulaire, et là humer le parfum des fleurs en aspirant le tabac opiacé et causant avec leurs compagnons de plaisir. [...]

Le bateau sur lequel nous nous rendîmes, et qui passait pour le plus élégant de Nankin, était habité par trois femmes aux petits pieds d'une beauté exquise. Leurs regards longs et doux avaient l'éclat de l'oeil de la gazelle, et leur bouche mignonne semblait égréner chacune de leurs paroles. A notre arrivée sur le bateau, elles ouvrirent les tentures de soie et, comme Sa-Ni témoigna le désir que nous restassions seuls, le bateau quitta aussitôt le rivage, et nous gagnâmes le large. Jamais partie de plaisir ne fut plus charmante. Sa-Ni, nous donnant l'exemple, s'était couché sur des piles de coussins; et, quand nous l'eûmes imité, une femme vint s'accroupir aux pieds de chacun de nous. La volupté chinoise est la plus savante de toutes les voluptés. Ce n'est point chez elle qu'on trouverait les violences et les brusqueries qui ne sont que trop dans nos moeurs; aussi arrive-t-elle à engourdir complètement le corps, à l'annihiler pour ainsi dire, à l'endormir dans un bien-être qui dure longtemps. Puis, quand elle a atteint son but, elle sait lentement faire revenir les forces et vous rendre toute votre vigueur première.

Je conserverai longtemps un doux souvenir de cette journée passée à bord des bateaux à fleurs de Nankin. Elle reste dans ma mémoire comme l'image d'un de ces bonheurs envolés que le hasard a mis une fois sur la route de notre vie et qui ne doivent plus revenir.

Voyage en Chine, Paris: Victor Lecou Ed., 1854

 

 

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Chen Jitong
Les plaisirs en Chine
(1884)

Tcheng Ki-Tong [Chen Jitong] (1851-1907) est né à Fuzhu, dans la province de Fujian. Il apprend le français à l'école de marine de la ville. En 1876, il fait un premier séjour en France en tant que membre d’une délégation officielle chinoise. Dans les années 1880, il est nommé attaché militaire de l'ambassade de l'Empire de Chine à Paris. Son premier ouvrage, Les Chinois vus par eux-mêmes (1884), écrit en français, rencontre un vif succès. Il devient une célébrité parisienne, toujours habillé de somptueux vêtements chinois. Il se marie en 1890 avec une Française puis retourne en Chine en 1891, où il continue sa carrière diplomatique et militaire.

Dans cet extrait, il rectifie la vision occidentale ordinaire des bateaux à fleurs.

 

On a présenté […] ces bateaux appelés bateaux de fleurs qui se trouvent aux abords des grandes villes et que certains voyageurs s'entêtent à vouloir dépeindre comme des lieux de débauche. Rien n'est moins exact.

Les bateaux de fleurs ne méritent pas davantage le nom de mauvais lieux que les salles de concert en Europe. C'est une manière agréable de passer le temps quand il est trop lent. On trouve sur les bateaux tout ce qu'un gourmet peut désirer, et dans la fraîcheur du soir, auprès d'une tasse de thé délicieusement parfumé, la voix harmonieuse de la femme et le son mélodieux des instruments ne sont pas considérés comme des débauches nocturnes.

Quant à prétendre que ces réunions sont tout le contraire et qu'il s'y passe des scènes de cabinets particuliers, c'est absolument fausser la vérité. Les étrangers qui ont rapporté ces détails ont dépeint ce qu'ils espéraient voir, en échange des sérénades auxquelles ils ne comprenaient rien.

Les Chinois peints par eux-mêmes, Paris: Calmann-Lévy, 1884

 

 

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© Denis C. Meyer-2016