[...]
Quand Nagasaki parut, ce fut une déception pour nos yeux : au
pied des vertes montagnes surplombantes, c’était une ville tout
à fait quelconque. En avant, un pêle-mêle de navires
portant tous les pavillons du monde, des paquebots comme ailleurs, des
fumées noires et, sur les quais, des usines; en fait de choses
banales déjà vues partout, rien n’y manquait.
Il viendra un temps
où la terre sera bien ennuyeuse à habiter, quand on l’aura
rendue pareille d’un bout à l’autre, et qu’on ne pourra même
plus essayer de voyager pour se distraire un peu... Nous fîmes,
vers six heures, un mouillage très bruyant, au milieu d’un tas
de navires qui étaient là, et tout aussitôt nous
fûmes envahis. Envahis par un
Japon mercantile, empressé, comique, qui nous arrivait à
pleine barque, à pleine jonque, comme une marée montante
: des bonhommes et des bonnes femmes entrant en longue file ininterrompue,
sans cris, sans contestations, sans bruit, chacun avec une révérence
si souriante qu’on n'osait pas se fâcher et qu’à la fin,
par effet réflexe, on souriait soi-même, on saluait aussi.
Sur leur dos ils apportaient tous des petits paniers, des petites caisses,
des récipients de toutes formes, inventés de la manière
la plus ingénieuse pour s’emboîter, pour se contenir les
uns les autres et puis se multiplier ensuite jusqu’à l’encombrement,
jusqu’à l’infini; il en sortait des choses inattendues, inimaginables;
des paravents, des souliers, du savon, des lanternes; des boutons de
manchettes, des cigales en vie chantant dans des petites cages; de la
bijouterie, et des souris blanches apprivoisées sachant faire
tourner des petits moulins en carton; des photographies obscènes;
des soupes et des ragoûts, dans des écuelles, tout chaud,
tout prêt à être servis par portions à l’équipage;
- et des porcelaines, des légions de potiches, de théières,
de tasses, de petits pots et d’assiettes... En un tour de main, tout
cela, déballé, étalé par terre avec une
prestesse prodigieuse et un certain art d’arrangement; chaque vendeur
accroupi à la singe, les mains touchant les pieds, derrière
son bibelot – et toujours souriant, toujours cassé en deux par
les révérences. Et le pont du navire, sous ces amas de
choses multicolores, ressemblant tout à coup à un immense
bazar. Et les matelots, très amusés, très en gaîté,
piétinant dans les tas, prenant les mentons des marchandes, achetant
de tout, semant à plaisir leurs piastres blanches...
Mais mon Dieu,
que tout ce monde était laid, mesquin, grotesque ! [...]
Madame Chrysanthème
(1888) - Kailash Ed., 1993
- pp. 17-19
home | French at HKU
©
Denis C. Meyer-2009