[...] C’est l’heure du bain; quelqu’une des servantes, qui court toute nue sous la véranda, une lanterne d’une main, une serviette de l’autre, prête à se plonger dans l’eau tiède, s’arrête pour s’informer si je n’irai pas me baigner, moi aussi. Mon Dieu, cela dépend; j’en ai grande envie, mais comme la cuve est commune à tout le monde, je désire m’assurer d’abord s’il n’y a pas parmi les voyageurs quelques messieurs nippons avec qui cette promiscuité serait terrible – Non, rien que des voyageuses, ce soir, rien que des dames; c’est déjà un grand point. Une mère de famille, encore à la fleur de l’âge, et ses deux filles d’une quinzaine d’années, toutes trois avenantes, saines et fraiches. Alors, oui, je serai de la partie.
Donc, il faut redescendre, à l’aide d’une lanterne et de socques appropriées à la circonstance, il faut traverser le jardin, pour gagner la salle isolée où cette baignade se passe. Déjà un froid de loup, dans ce jardin maniéré, qui est envahi complètement par la nuit et où le brouillard des soirées de novembre est descendu sur les rocailles et les plantes naines; autour de ces petites choses, les montagnes font de grandes murailles noires où l’on entend courir des cascades; et un peu de lumière reste encore, tout en haut, dans le ciel d’un rose glacial d’hiver, où brillent les premières étoiles; tout cela est triste, je ne saurais vraiment pas trop définir pourquoi; tout cela étrange surtout, étrange et lointain, avivant l’impression que j’avais déjà, depuis la tombée du jour, des distances extrêmes entre les pays, des abîmes entre les races, et en particulier de l’isolement de ce village perdu…
Les belles voyageuses m’ont précédé dans l’eau, à ce qu’il paraît, car en approchant j’entends leurs éclats de rire mêlés à des clapotements légers – et la tristesse des choses me semble s’envoler d’un seul coup, à ces bruits drôles.
Une douce chaleur, en entrant dans la petite salle basse, emplie d’une buée blanchâtre; la lampe éclaire avec discrétion, enfermée dans une guérite en papier transparent, sur laquelle sont peintes, cela va sans dire, deux ou trois chauves-souris. Tout est en bois, les murs, les bancs, les berges étroites où l’on se déshabille, et la piscine où les trois voyageuses sont déjà plongées; un bois blanc, savonné, sur lequel on se sent en danger de perpétuelle glissade; un bois très propre assurément, mais trop poli par le contact des corps humains et gardant l’odeur fauve de la chair jaune.
Ces trois dames ont le bain extrêmement folâtre; une barrière à claire-voie, comme celle qu’on met dans les aquariums pour faire des compartiments spéciaux à certains phoques, me sépare de leurs jeux; mais, par-dessus cette clôture anodine, nous échangeons quelques agaceries charmantes, agitant en l’air ces bandes d’étoffe bleue, ornées de sujets drôlatiques blancs et noirs, qui sont les serviettes japonaises. L’hôte et l’hôtesse, debout sur la berge glissante, assistent à ces ébats; non pour les contrôler, car ils professent un détachement absolu des incidents qui pourraient survenir; mais par politesse et pour être prêts à essuyer, avec des linges chauds, les personnes des deux sexes qui en feraient la demande.
Au sortir de la piscine, je trouve ma dînette de poupée toute prête, dans mon logis que réchauffe une urne de bronze pleine de feu.
Japoneries d’Automne, (1889) - Kailash Ed., 2000 - pp. 131-133
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Denis C. Meyer-2009