Sur René Leys,
de Victor Segalen

 

Denis C. Meyer

 

 

Ce livre se replie en éventail puis se pose. D'où vient ce sentiment qu'il est traversé par l'air, ou même vide ? Pourtant, s'il était déployé en rouleau, le seul texte couvrirait cinq mètres.

La couverture est frappée de deux noms, comme si d'emblée il fallait qu'un doute se lève sur l'identité de son auteur : Victor Segalen, René Leys. Ce livre est vide oui mais non pas de mots : ceux-là abondent au contraire, ils sont ordonnés en paragraphes légers encore laminés par des échanges rapides mais profonds. S'ajoutent à l'incertitude sur l'identité de l'auteur des images suggérantes, des mots couverts, des allusions et des interrogations, des évidences aussitôt battues en brèche. Puis le livre termine par cette question : "Oui ou non ?" C'est-à-dire par une question parfaitement fondamentale, entraînant la plus simple des réponses, si jamais il s'avérait possible de décider.

Car voilà le levier : se décider à pencher pour l'un ou l'autre des gouffres proposés; c'est d'égale mort mais au moins, parti est pris, la "nécessité" de s'engager est respectée. A l'ultime question qui vient "clore" ce livre et qui propose en apparence de statuer sur la véracité des "histoires" que René Leys conte à Segalen, la réponse sera probablement "non" parce que décidément toutes ces histoires paraissent invraisemblables.

Or, derrière le mot "véracité" se cache un autre : férocité. C'est tout le problème d'une lumière trop cruelle qui annule les ombres. Nous n'oublions pas non plus que ce René Leys s'appelle "en réalité" Maurice Roy et que sans lui, qui en est la pure énergie, le livre n'aurait pas existé, et encore moins son narrateur. Rien n'oblige donc à opter pour l'une ou l'autre de ces falaises mises à la disposition du lecteur, il s'agit même d'un piège, d'une diversion supplémentaire. Autant choisir de durer sur les crêtes, à la manière chinoise, baignée d'un doute panoramique.

Ce livre est vide parce qu'il est enveloppé d'équivoques et fuit, comme un petit nuage d'esprit. Nous savons que Victor Segalen a voulu écrire là un livre chinois, non seulement parce que Pékin en est à la fois son cadre et son sujet, mais aussi parce que tous les personnages y sont chinois : ce jeune Belge de Leys, ce Breton de Segalen, et même ce gros négociant français qui a obtenu la nationalité chinoise et qui possède plusieurs concubines. Tous sont des Chinois, même ceux de l'extérieur; la Chine les a fascinés, façonnés et dévoyés, chacun à sa manière : le gros marchand est imbu d'opportunisme, Leys est plus chinois que les Chinois et Segalen est un modèle d'audience, manipulant la pièce, l'intrigue, le décor, saluant toutefois la plus petite licence apportée à la procédure habituelle. Segalen possède en fait le programme de la Chine, il en est quasiment l'auteur.

De quoi est fait ce programme justement ? D'inattendu, et ce ne sera pas le moindre des paradoxes. D'inattendu, mais aussi d'inatteignable a priori. La Chine de Victor Segalen, c'est l'antipodisme absolu, la plus extrême des destinations, l'ailleurs parfait. La géographie est ici évidemment hors de cause, et Segalen a déjà éprouvé les antipodes lorsqu'il a vécu trois ans à Tahiti. Mais cet archipel lointain, qui a fait tourner la tête aux marins de Bougainville, de Cook, s'il se trouve en effet sous les pieds de ceux qui foulent le sol d'Europe, manque cependant d'histoire et d'épaisseur : son actualité ne fait que peu de différence entre le passé et le présent, on lui cherche en vain des vestiges, des sites. Dans la Chine de 1911 au contraire, une dynastie séculaire - la dernière - s'écroule, et au sein d'une cité violette, d'une ville tartare et d'immenses plaines jaunes, vacille un empereur mandchou de trois années.

C'est pourquoi la Chine, et non ailleurs, s'oppose réellement à la vieille Europe : elle émerge d'un itinéraire, possède une profondeur et des fondations qui la font ressembler à ces terres des rives ouest d'Eurasie. La Chine évoque l'Europe certes, mais à la manière d'une destination qui renvoie à une image d'envers, au terme d'un voyage avec retour à soi-même. Il fallait donc s'installer à Pékin avant toute chose, et Segalen le fait en connaisseur. Il existe une photographie où on le voit assis dans son cabinet de travail de sa maison chinoise : sur les cloisons de bois couvertes de livres sont suspendues des peintures anciennes, de longs textes calligraphiés. Segalen ne possède pas de corbeille à papier - il le précise - car cela ne fait pas partie du mobiler du salon d'étude du lettré chinois. Ce Breton est incontestablement arrivé à destination, jouissant de la vie locale et l'ayant intériorisée. Or, il est arrivé mais seulement à la porte, et il est parti avec l'idée de contempler le coeur.

Il s'agit donc maintenant de pousser plus loin : pénétrer le Palais impérial, se jouer du dédale de ses jardins intérieurs et aboutir au Parfait Milieu, là où tout est secret, protégé et inhumain. Il faudrait marcher sur cette ligne nord-sud qui scinde la Cité Violette, en éprouver l'équilibre absolu. Ici, dans ce Centre du Milieu, a régné et règne encore, sous les traits d'un empereur, le Ciel souverain, le Cosmos et les Dix Mille Mondes. Segalen attend de cette rencontre, d'un "exotisme exacerbé", le pouvoir de contempler l'Ailleurs primordial dans sa plus extrême apparence, jusqu'à ce moment précis où est renvoyée au contemplateur sa propre image, mais comme inversée.

Cela est l'enjeu du livre, fait à la fois d'intangible et d'impossible. Ensuite viennent les faits qui s'enchaînent à partir de ce constat : pour pénétrer le Palais, mais sans le violer, il y a deux manières. La première consiste à s'agréger la compagnie d'une délégation d'officiels faisant usage d'une porte latérale pour aller s'agenouiller devant un régent, c'est-à-dire un substitut de l'Empereur. Le sac d'images glanées sera évidemment bien maigre, car le tout est codifié, neutralisé par mille coutumes diplomatiques. Rien d'extraordinaire n'en sortira et on sera resté à la périphérie.

La seconde façon consiste à en dresser l'imaginaire, comme on dresse la carte d'un site. A ce niveau, une présence corporelle dans le Palais est pratiquement accessoire; au contraire même, elle pourrait se révéler gênante, car plus on envisage de pénétrer loin, plus on doit se faire immatériel. C'est ici que René Leys intervient. Ce jeune homme d'une rare sensibilité s'aperçoit vite qu'il peut fournir à Segalen des matériaux inédits qui devraient l'aider dans son investigation. Avec un sens irrésistible de la progression, un art de l'à propos, Leys se présente successivement à Segalen comme l'ami du précédent empereur mort si jeune voici quelques années, puis comme le chef de la police secrète du Palais, émargeant pour quelque 20 000 taëls par mois, et enfin comme l'amant de l'impératrice douairière et père du "gros enfant" qui vient de naître de leurs nuits torrides au Palais.

A tout autre que Segalen, bien loin d'être un dupe pourtant, ces "histoires" auraient paru invraisemblables, sinon grotesques. Mais Leys est un de ces conteurs dont la seule présence suffit à attester l'authenticité de leur récit, comme un griot emporte un village entier par son verbe et son métier. Et l'exigente audience que représente à lui seul Victor Segalen ne trouve rien à redire à toutes ces choses incontestablement "vues" : le jeune empereur jouant avec ses concubines à ce jeu "typiquement chinois" qui consiste à ne pas se laisser toucher par son poursuivant; lorsqu'il était fatigué de ces courses à travers les salles, Leys rapporte que l'empereur s'asseyait tout simplement et toutes les femmes se devaient d'en faire autant "car aucune n'aurait osé rester debout devant l'empereur assis". René Leys commente aussi cette scène délicieuse où l'empereur, ne sachant comment donner une poignée de main, saisit gauchement le pouce du jeune Belge. Viennent encore d'autres exemples, parmi lesquels le récit de la nuit de noces de l'empereur : celui-ci, épuisé par des jours de célébrations, oublia ses devoirs et s'endormit solidement auprès de l'Elue. Tout cela, oui, et d'autres détails, est incontestablement vu de l'intérieur, et Segalen recueille avec autant de respect que d'exigence les témoignages d'un si brillant narrateur.

S'il y a un doute chez Segalen, il ne porte pas (ou brièvement seulement) sur la matière proférée par Leys, mais sur la capacité du narrateur - un jeune homme somme toute fragile - à poursuivre sur un tel ton de véracité et de passion jusqu'à la fin, jusqu'au moment où "l'objectif" sera atteint - autant dire jamais. Car l'exotisme exacerbé de Segalen n'est pas la nostalgie éro-exotique et déçue de Pierre Loti; il s'agit plutôt d'une ligne lancée à l'infini et avec la détermination d'un praticien de l'imaginaire. L'exotisme est devenu ici une tension sans fin, rien de moins.

Et en effet Leys ne dure pas : à la suite d'un rendez-vous manqué avec l'impératrice qui aurait dû avoir lieu chez lui, dans sa propre maison, Segalen est pris d'un violent scepticisme. Il soumet Leys à un interrogatoire serré. Le conteur s'effondre, mais ne s'enferre pas : alors que les troupes des révolutionnaires Yuan Che Kai et Sun Yat Sen donnent les coups fatals à l'édifice impérial, Leys pressent sa chute dans une béance qui lui fait horreur. Il sait que toute la matière imaginaire qu'il a poussée au plan du réel va basculer avec lui dans ce gouffre. Implicitement, il demande un conseil à Segalen, son audience et la raison d'être même de toute cette "histoire". Segalen perçoit bien ses responsabilités et métaphoriquement, suggère le poison. Lorsque plus tard il apprend la disparition du jeune Belge, Segalen fait le seul raisonnement qui puisse prolonger la course exotique : au lieu de la conclure, cette mort réhausse l'histoire, ajoute à sa vraisemblance; Leys en effet, en tant que chef de la police secrète (une position particulièrement exposée au moment où le régent lui-même est menacé), aurait très bien pu se faire assassiner.

Toute possibilité, en fait, reste ouverte, un doute subsiste sur les versants connexes de l'Imaginaire et du Réel. Il y a eu entre Leys et Segalen une année de conversation complice, de transcendances échangées, d'émerveillements : Segalen a pénétré le Palais par les yeux, les oreilles, les pas d'un autre qu'il avisait de loin, dont il écrivait la pénétration. La question du "oui" et du "non" suspendue à la "fin" du texte tombe ainsi d'elle-même, inusitée. Il suffit que l'histoire soit, avec son vrai et son faux, sans qualité définitive. C'est la queue du lézard qui tombe sans affecter le lézard, mais qui laisse un vide. Vide chinois, non conjectural, parfaitement chinois.

Il faut penser à la disparition finale de Victor Segalen. Parti un matin en forêt de Huelgoat, son corps comme endormi est retrouvé trois jours plus tard, au pied d'un arbre. Le toit ancien de cette forêt d'Armorique veillait sur le retour à soi de ce voyageur circulaire.

Article paru dans La Revue Noire, Montpellier, France, 1990.

 


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© Denis C. Meyer-2009