Victor
Segalen

|
René Leys
Dans cet extrait
de René Leys, paru en 1922, Segalen montre avec beaucoup
de subtilité la manière dont il envisage l'exotisme,
qui n'est pas pour lui simple divertissement ou plaisant dépaysement,
mais une expérience initiatique de l'Ailleurs, qui se
dérobe sans cesse. René Leys, un jeune garçon ambigu
que Segalen a connu à Pékin, sert de médiateur
au narrateur (Segalen) qui rêve de pénétrer la Cité
Violette (le Palais impérial) et rencontrer, ou simplement voir,
l'Empereur de Chine. René Leys joue son rôle d'initié
avec assez de conviction, mais c'est surtout Segalen lui-même
qui accomplit l'essentiel, recyclant le mensonge en vérité,
l'ordinaire en extraordinaire.
[...]
Il me semble que l'heure est venue de prier René Leys de me dire
comment il a pu réussir à "Le" voir, autrefois, Lui, le
prisonnier des Palais cardinaux! - Est-ce à propos d'une audience?
D'un sacrifice impérial au temple du ciel? (Mais je sais bien
que les rues sont toutes barrées.) Enfin, et cette fois, je pense
tout haut:
-
Vous m'avez bien dit l'avoir vu?
René
Leys s'étire. Je crois bien qu'il se réveille, qu'il dormait
paisiblement depuis une demi-heure. Pourtant, il répond sans
hésiter :
-
Mieux que personne.
Et
puis, il parle avec douceur :
-
Je l'ai vu. Je le voyais souvent, surtout dans la matinée entre
dix heures et midi. Il était alors très éveillé,
très intelligent. Il s'occupait vraiment des Affaires. Il jouait
ensuite avec ses femmes.
-
Tiens! On m'avait dit.
-
Il jouait avec ses femmes à des jeux innocents. Ainsi, une espèce
de jeu chinois où l'on cherche à se toucher en courant.
ou plutôt, à ne pas être touché. On se met
chacun à sa place. dès qu'on l'a quittée, on peut
être. Oh! C'est très chinois. Mais. je me souviens que
je jouais à quelque chose du même genre à l'école
moyenne de Termonde. Et l'on criait "Pouce"! Et on n'était pas
"pris".
-
Est-ce que Lui criait aussi.
-
Oh non! Il avait un autre moyen. Pourtant, il se fatiguait vite et ne
courait jamais. Quand on le serrait de près, savez-vous ce qu'il
faisait?
- .?
-
Il s'asseyait, tout simplement, n'importe où.
- .
-
Alors? Toutes ses femmes tombaient à genoux devant Lui.
- .
-
Evidemment. Croyez-vous qu'une seule ait osé rester debout devant
l'Empereur, assis, - même n'importe où?
Cela
est péremptoire. Cela est vu. Si jamais il me venait un
doute sur l'entrée de René Leys au Palais, une telle scène,
posée comme il vient de le faire, me rendrait le doute ridicule.
René
Leys, [1922], Gallimard, Paris, 1971.
home | French at HKU
©
Denis C. Meyer-2009
|