La
première édition des Lettres
de quelques missionnaires de la Compagnie de Jésus écrites
de la Chine et des Indes orientales est publiée à Paris
en 1702, quinze ans après l’arrivée des premiers jésuites
français en Chine. Le succès est immédiat, le public
cultivé, les intellectuels européens apprécient
grandement ces témoignages des contrées lointaines qui
deviendront célèbres au 18e siècle sous le nom
de Lettres édifiantes et curieuses. La tradition des
rapports de missionnaires jésuites est déjà longue : Ignace
de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus en 1540, invite
les pères jésuites à envoyer de nombreux rapports
à Rome pour instruire leurs supérieurs des progrès
de l'évangélisation dans le monde païen. François-Xavier,
premier apôtre de la Chine, envoie ses notes du Japon et de Macao
dès le milieu du 16e siècle. Le père Matthieu Ricci
passe près de 30 ans à Pékin, de 1582 à
1610. Toutefois, ces rapports restaient généralement confinés
à des cercles confidentiels, jusqu'à la publication au
début du 18e siècle des premières Lettres, qui
rapportent l'installation de la mission française à Pékin.
Ces
lettres sont édifiantes pour la propagande qu'elles contiennent,
destinée à valoriser la mission jésuite en Extrême-Orient,
vivement critiquée en France pourtant. On reproche aux jésuites
de trahir les valeurs catholiques au nom d'une "stratégie d'accommodation"
aux moeurs des peuples qu'ils prétendent évangéliser.
Pascal, le janséniste, provoquant la célèbre querelle
des rites, ne pardonne pas aux jésuites leur tolérance
pour les pratiques religieuses locales, qui pour lui ne sont rien d'autre
que superstition et idolâtrie (Pascal, Les
Provinciales, 1656). Par ailleurs, ces lettres sont aussi curieuses (étranges, bizarres) pour la charge d'exotisme qu'elles contiennent,
l'ouverture sur la culture autre, sur la différence. Le public
européen découvre avec passion les mystères d'immenses
royaumes éloignés.
Les
Lettres ont eu un impact considérable sur la vie intellectuelle
et artistique du 18e siècle. Voltaire s'en est largement inspiré
pour son oeuvre critique et littéraire, dans laquelle la Chine
se trouve souvent valorisée. Montesquieu se méfiait de
l'autocratie chinoise, despotique, ignorante des lois; en même
temps, l'Empire du Milieu lui fournissait un exemple parfait des dérives
possibles du monarchisme européen. Les Lettres ont également
introduit en Europe des nouveautés radicales, comme la porcelaine,
l'acupuncture, les jardins à la chinoise, qui deviendront plus
tard les jardins à l'anglaise, par opposition aux figures symétriques
de Versailles.
Lettre
du Père de Prémare, missionnaire de la Compagnie de Jésus;
Canton, 17 février 1699.
[...]
Canton est plus grand que Paris, et il y a pour le moins autant de monde.
Les rues sont étroites et pavées de grandes pierres plates
et fort dures, mais il n’y en a pas partout. Avec les chaises, que l’on
loue ici pour peu de chose, l’on se passe aisément de carosses,
dont il serait d’ailleurs presque impossible de se servir. Les maisons
sont très basses et presque toutes en boutiques; les plus beaux
quartiers ressemblent assez aux rues de la foire Saint Germain; il y
a presque partout autant de peuple qu’à cette foire, aux heures
qu’elle est bien fréquentée. On voit très peu de
femmes, et la plupart de ceux qui fourmillent dans les rues sont de
pauvres gens chargés tous de quelque fardeau : car il n’y a point
d’autre commodité, pour voiturer ce qui se vend et ce qui s’achète,
que les épaules des hommes. Ces portefaix vont presque tous la
tête et les pieds nus; il y en a qui ont un vaste chapeau de paille,
d’une figure fort bizarre, pour les défendre de la pluie et du
soleil. Tout ce que je viens de dire forme, ce me semble, encore une
idée assez nouvelle, et qui n’a guère de rapport à
Paris. Quand il n’y aurait que des maisons seules, quel effet peuvent
faire à l’oeil des rues entières où l’on ne voit
aucune fenêtre, et où tout est en boutiques, pauvres pour
la plupart, et souvent fermées de simples claies de bambous en
guise de porte? Il faut tout dire: on rencontre à Canton d’assez
belles places et des arcs de triomphe assez magnifiques, à la
manière du pays. Il y a un grand nombre de portes quand on vient
de la campagne, et qu’on veut passer de l’ancienne ville dans la nouvelle.
Ce qui est singulier, c’est qu’il y a des portes au bout de toutes les
rues, lesquelles se ferment un peu plus tard que les portes de la ville.
Ainsi, il faut que chacun se retire dans son quartier sitôt que
le jour commence à manquer. Cette police remédie à
beaucoup d’inconvénients et fait que pendant la nuit tout y est
presque tranquille, dans les plus grandes villes, que s’il n’y avait
qu’une seule famille. [...]
Lettre
du Père de Chavagnac, missionnaire de la Compagnie de Jésus;
Kiang-si, 10 février 1703
[...]
On ne peut disconvenir que les missionnaires qui travaillent à
la conversion de ces peuples, ne trouvent des obstacles bien difficiles
à surmonter. Le mépris que les Chinois ont pour toutes
les autres nations, en est un des plus grands, même parmi le bas
peuple. Entêtés de leur pays, de leurs moeurs, de leurs
coutumes et de leurs maximes, ils ne peuvent se persuader que ce qui
n’est pas de la Chine mérite quelque attention. Quand nous leur
avons montré l’extravangance de leur attachement aux idoles;
quand nous leur avons fait avouer que la religion chrétienne
n’a rien que de grand, de saint, de solide, on dirait qu’ils sont prêts
à l’embrasser; mais il s’en faut bien. Ils nous répondent
froidement : "Votre religion n’est point dans nos livres, c’est
une religion étrangère: y a-t-il quelque chose de bon
hors de la Chine, et quelque chose de vrai que nos savants aient ignoré?"
Souvent,
ils nous demandent s’il y a des villes, des villages en Europe. J’eus
un jour le plaisir d’être témoin de leur surprise et de
leur embarras à la vue d’une mappemonde. Neuf ou dix lettrés,
qui m’avaient prié de la leur faire voir, y cherchèrent
longtemps la Chine; enfin ils prirent pour leur pays un des deux hémisphères
qui contient l’Europe, l’Afrique et l’Asie: l’Amérique leur paraissait
encore trop grande pour le reste de l’univers. Je les laissai quelque
temps dans l’erreur, jusqu’à ce qu’enfin un d’eux me demandât
l’explication des lettres et des noms qui étaient sur la carte.
Vous voyez l’Europe, lui dis-je, l’Afrique et l’Asie; dans l’Asie, voici
la Perse, les Indes, la Tartarie. Où est donc la Chine, s’écrièrent-ils
tous? C’est dans ce petit coin de terre, leur répondis-je, et
en voici les limites. Je ne saurais vous exprimer quel fut leur étonnement;
ils se regardaient les uns les autres, et se disaient ces mots chinois:
chiao te kin, c’est-à-dire : elle est bien petite. […]
Pour
ce qui est de la langue du pays, je puis vous assurer qu’il n’y a que
pour Dieu qu’on puisse se donner la peine de l’apprendre. Voici cinq
grands mois que j’emploie huit heures par jour à écrire
des dictionnaires. Ce travail m’a mis en état d’apprendre enfin
à lire, et il y a quinze jours que j’ai ici un lettré,
avec qui je passe trois heures le matin et trois heures le soir à
examiner des caractères chinois, et à les épeler
comme un enfant. L’alphabet de ce pays-ci a environ quarante-cinq mille
lettres; je parle des lettres d’usage, car on compte en tout jusqu’à
soixante-quinze mille. Je ne laisse pas d’en savoir assez pour prêcher,
catéchiser et confesser. [...]
Lettre
du Père Laureati, missionnaire de la Compagnie de Jésus;
Fokien, 26 juillet 1714.
[...]
Le riz est la nourriture la plus ordinaire des habitants de Chine, et
ils le préfèrent au pain. Ils n’épargnent rien
dans leurs repas, et l’abondance y règne au défaut de
la propreté et de la délicatesse. Les vivres sont partout
à très grand marché, à moins que la mauvaise
récolte du riz ne fasse renchérir les autres denrées.
Outre
la chair de pourceau qui est la plus estimée, et qui est comme
la base des meilleurs repas, on trouve des chèvres, des poules,
des oies, des canards, des perdrix, des faisans et quantité de
gibier inconnu en Europe. Les Chinois exposent aussi dans leurs marchés
de la chair de cheval, d’ânesse et de chien. Ce n’est pas qu’ils
n’aient des buffles et des boeufs; mais, dans la plupart des provinces,
la superstition ou les besoins de l’agriculture empêchent qu’on
ne les tue. […]
Quoique
les Chinois aient des brebis et des chèvres dont ils peuvent
traire le lait, ils ne savent point néanmoins faire le beurre,
et ils en ignorent absolument le goût et l’usage. J’ai fait enseigner
à un jeune néophyte la manière de le faire par
un de nos matelots, qui est un paysan des côtes de Bretagne; mais
il n’a jamais la couleur et la perfection du nôtre, ce qui procède
sans doute de la qualité des pâturages. Au lieu de beurre,
ils se servent de saindoux, ou d’une espèce d’huile qu’ils tirent
d’un fruit qui m’est tout à fait inconnu, et dont on n’a jamais
pu me donner connaissance. [...]
I. et J.L. Vissière
Eds, Lettres édifiantes et curieuses des jésuites de
Chine, Desjonquères, Paris, 2001.
home | French at HKU
©
Denis C. Meyer-2009