A.-F. Legendre

 

 

A.-F. Legendre, médecin des troupes coloniales, a séjourné longtemps au Tonkin et dans l’Ouest de la Chine. Il publie en 1905 un livre intitulé « Le Far West chinois, Deux années au Setchouan ». Dans le premier extrait ci-dessous, Legendre estime que le « splendide isolement » dans lequel vit la famille chinoise, très forte et très unie, est l’une des causes qui expliquent la difficulté de la Chine à se former en Etat-Nation. Cette famille aussi est à l’origine du « sommeil léthargique » dans lequel la Chine est « engourdie » depuis plusieurs millénaires. Dans le second extrait, Legendre évoque la position des femmes dans la famille chinoise, et en particulier des filles, que la misère pousse à sacrifier. Legendre observe cette famille chinoise en s'efforçant de comprendre son environnement, ses contraintes.

 

La famille chinoise - 1

S’il est banal de dire que la famille est l’unité sociale par excellence, cependant rien n’est plus vrai en ce qui concerne la Chine surtout. Cette organisation originelle forme ici un tel bloc, ses éléments se tiennent par des liens naturels et artificiels si étroits, la tradition, la religion, les lois l’ont si formidablement étayée, cimentée, qu’elle semble pouvoir toujours garder son équilibre, se suffire à elle-même, en dehors de toute intervention étrangère. Elle est si forte, la famille chinoise, elle a si confiance en la puissance de ses aptitudes vitales, en l’endurance de ses organes, qu’elle se complaît en un splendide isolement, se replie sur elle-même, ne cherche point le trait d’union avec les autres. C’est pourquoi les liens d’affection, de solidarité naturelle qui cimentent les familles entre elles pour en faire des groupements plus importants, et, de ces groupements, un Etat, ces liens, dis-je, sont des plus lâches en Chine ; on peut même dire qu’ils n’existent guère en dehors de certaines associations pour la défense d’un intérêt particulier, comme une corporation de métier, de marchands d’un même produit. […]

C’est là, avec la spécialisation dans des études littéraires, l’absence de toute culture scientifique, une des grandes causes qui ont immobilisé le fils des Han dans ses premières conquêtes, dans ses premières méthodes commerciales et industrielles. Cette immobilisation a gagné toutes les classes sociales, si bien qu’un immense nation formée d’éléments les plus brillants, à la vaste intelligence, s’est un jour momifiée ou plutôt, depuis des milliers d’année, s’est engourdie dans un sommeil léthargique.

Cet isolement farouche de la famille a eu les conséquences que l’on devine, au point de vue de la genèse de ce grand sentiment qui traduit le besoin, chez un peuple, de grouper toutes les forces vives pour la défense d’un patrimoine commun. Le patriotisme n’existe pas en Chine ou si peu qu’il est de toute insuffisance pour l’organisation d’une protection quelque peu efficace contre un ennemi quelconque. Le mot ne se trouve même pas dans la langue ; il faut je ne sais combien de périphrases pour en expliquer le sens à un fils de Han. Encore, n’est-on jamais certain qu’il ait compris, si loin de lui cette conception d’une vaste solidarité qui va jusqu’au reniement de l’intérêt familial, jusqu’au sacrifice de soi-même, pour le bénéfice d’autres qui vivent loin, c’est vrai, mais appartiennent au même groupement. Oui, va-t-il saisir qu’il habite une province du Sud ; qu’il souffrira de la souffrance du frère qu’il ne connaît pas, dont les intérêts ne sont pas les siens ? Non, il ne pourra admettre pareille étrangeté, il n’y songera un instant que pour la rebuter : on l’a bien vu pendant la guerre russo-japonaise. Et si, au Setchouen, vous eussiez interrogé n’importe qui dans la rue, lui demandant son opinion sur les calamités qui s’abattaient sur ses compatriotes de Mandchourie, il vous eût répondu que de telles aventures ne pouvaient l’intéresser. […]

La Chine ne forme donc point ce qu’on appelle la « grande famille » unie dans le travail et les nécessités d’une défense mutuelle. Chez elle, n’existe que l’individu entouré du petit groupe dont il est le chef ; le citoyen ne s’y rencontre jamais. Qu’on s’étonne donc que le Grand Empire ait toujours offert si peu de résistance à l’envahisseur européen, que le colosse ait montré tant de faiblesse.

 

La famille chinoise - 2

Qu'est-ce donc cette famille chinoise si merveilleusement organisée, à l'autonomie si puissante ? Elle se résume dans le père, sorte de demi-dieu sont l'autorité est absolue puisque, non seulement il peut vendre ses enfants comme esclaves, mais a encore droit de vie et de mort sur eux ; cette autorité peut donc devenir facilement tyrannique.

La mère est quantité négligeable, ne compte pas ; son action sur l'enfant, sur le fils en particulier, est très limitée. Dès que celui-ci atteint l'âge de trois à quatre ans, c'est-à-dire l'âge de "porter culotte", expression inexacte puisqu'un petit Chinois se vêt d'une robe, il ne relève plus que de l'autorité paternelle ; la mère n'a plus le droit de le fouetter ; son règne de petit tyran peut commencer. La fille n'a aucun de ces privilèges ; elle sera serve toute sa vie, sans volonté, sans influence, entretenue systématiquement dans une ignorance crasse, reléguée au fond d'un yamen ou d'un hong kouan (hôtel particulier) avec les ya teou (esclaves femelles). Dès la naissance, l'abîme qui sépare l'enfant mâle de l'autre est indiqué nettement par un dicton populaire. A l'homme dont la femme vient d'accoucher, le voisin, s'informant aussitôt, demande : "Que vous est-il né ? Une perle ou une tuile ?" La perle est naturellement le fils, et la tuile la fille. La mère elle-même n'est jamais fière de mettre au monde une fille, si forts sont les préjugés contre elle. Son ennui vient plutôt de cette impression qu'elle a donné la vie à un petit être méprisé, sans prestige dans le groupement familial [...] Elle-même, la procréatrice, sera souvent le pire tyran de sa fille ; elle se vengera sur elle de son autorité méprisée par le fils, de ses rancoeurs d'épouse, de ses souffrances de bru.

Dans toutes les familles pauvres, la naissance d'une fille est regardée comme une calamité, une charge intolérable. On ne demande point à un père combien de filles il a, mais bien quel est le nombre de bouches inutiles qu'il abrite dans sa maison. Aussi, à certaines époques de l'année, quand les réserves sont épuisées, que la récolte s'annonce maigre, lui semble-t-il naturel d'abandonner une fille, un soir, dans le champ voisin, nue de tout haillon. Si elle a quelques jours ou quelques mois d'âge, la fraîcheur de la nuit la tue rapidement, sinon les porcs, dans leur ronde matinale, achèvent-ils l'oeuvre de cruauté ou d'impuissance commise la veille. L'artisan fera de même, jettera l'enfant au coin d'une rue.

J'ai dit impuissance, à dessein, vraiment, car la pauvreté est telle en Chine, si effrayante, et les sentiments altruistes si peu développés, en raison même de cette misère générale qui engendre fatalement l'indifférence ; elle est telle, la pauvreté, dis-je, que les parents doivent renoncer à nourrir tous leurs enfants ; la fille méprisée est donc toujours sacrifiée.

En présence de tels actes, les nations européennes se hâtent de vouer au mépris, à la vindicte universelle un peuple qui oublie le premier et le plus sacré des devoirs : elles oublient que chez elles l'oeuvre de mort s'accomplit autrement, mais n'est pas moins attentatoire aux principes humanitaires, avec mêmes conséquences pour la société. On ne s'inquiète pas non plus de chercher les causes de tels errements, encore moins d'y remédier. La Chinoise a les mêmes entrailles que la mère européenne, et si, dans certaines circonstances, elle commet un acte de cruauté manifeste, elle n'y marque nullement une intention de mal faire : il n'y a plus rien pour l'enfant, il est condamné à mourir de faim. Il succomberait dans la chaumière si une idée superstitieuse ne la poussait à l'abandonner dehors. Grand malheur pourrait s'abattre, en effet, sur la famille si la victime succombait à l'intérieur du logis. Il faut le dire très haut : c'est une nécessité absolue, poignante, qui détermine les parents à cet abandon meurtrier.

 

Le Far West chinois, Deux années au Setchouan [1905], Kailash, Paris-Pondichéry, 1993.

 

 

 

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© Denis C. Meyer-2009