Évariste Huc

 

 

Le Père Évariste Huc (1813-1860), missionnaire catholique, a passé une douzaine d’années en Chine, de 1840 à 1852. Après un long séjour à Macao, il part en 1844 pour la Chine du nord (Tartarie) puis se rend ensuite au Tibet, où il visite Lhassa, la capitale. Rentré en France en 1852, il a publié deux ouvrages majeurs qui ont rencontré un grand succès : Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine pendant les années 1844, 1845 et 1846 (1850) et L'Empire chinois (1854).

Dans cet extrait, le Père Huc livre une réflexion sur le système de gouvernance de la Chine.

 


La Chine et la piété filiale
(1854)

Depuis le XIIIe siècle, où les premières notions sur la Chine furent apportées en Europe par le célèbre Vénitien Marco Polo, jusqu’à nos jours, tout le monde s’est accordé à regarder le Chinois comme un peuple très curieux et fort singulier, un peuple à part dans le monde. Si on excepte cette première notion, généralement admise, on ne trouve guère, dans les écrits concernant les Chinois, que des idées contradictoires. Les uns sont en perpétuelle admiration devant eux, et les autres ne cessent de les couvrir de mépris et de ridicule. Voltaire a tracé avec amour et prédilection un tableau ravissant de la Chine, avec ses mœurs patriarcales, son gouvernement paternel, ses institutions basées sur la piété filiale, et sa sage administration, toujours confiée aux hommes les plus savants et les plus vertueux. Montesquieu, au contraire, nous a peint des couleurs les plus sombres cette race misérable et abjecte, toujours courbée sous un despotisme abrutissant, et se mouvant comme un vil troupeau au gré de son empereur. Ces deux portraits dessinés par les auteurs de l’Esprit des lois et de l’Essai sur les mœurs, ne ressemblent nullement aux Chinois ; il y a de part et d’autre exagération, et nous pensons que, pour être dans le vrai, il faut se tenir entre ces deux opinions.
              
En Chine, il y a, comme partout, un mélange de biens et de maux, de vices et de vertus, qui prêtent également à la satire et au panégyrique, selon qu’on se plaît à considérer les uns ou les autres. Il est facile de trouver chez un peuple tout ce qu’on souhaite y voir, surtout quand on a une opinion déjà conçue à l’avance, avec le parti pris de la conserver intacte. Ainsi Voltaire rêvait un peuple dont les annales fussent en contradiction avec les traditions bibliques, un peuple antireligieux, rationaliste, et pourtant coulant heureusement ses jours au milieu de la paix et de la prospérité. Il crut avoir rencontré en Chine ce peuple modèle, et ne manqua pas de le recommander à l’admiration de l’Europe. Montesquieu, de son côté, exposait son système sur le gouvernement despotique, et avait, coûte que coûte, besoin d’exemples pour le confirmer. Il prit les Chinois et nous les montra toujours tremblants sous la verge de fer d’un tyran, et parqués dans une législation impitoyable. […]

L’idée de famille, voilà le grand principe qui sert de base à la société chinoise. La piété filiale, objet invariable des dissertations des moralistes et des philosophes, sans cesse recommandée par les proclamations des empereurs et les allocutions des mandarins, est devenue la vertu fondamentale d’où découlent toutes les autres. Ce sentiment […] se mêle à toutes les actions de la vie, revêt toutes les formes, et sert de pivot à la morale publique. Tout attentat, tout délit contre l’autorité, les lois, la propriété et la vie des individus, est considéré comme un crime de lèse‑paternité. Les actes de vertu, au contraire, le dévouement, la compassion envers les malheureux, la probité commerciale, le courage même dans les combats, tout est rapporté à la piété filiale ; être bon ou mauvais citoyen, c’est être bon ou mauvais fils.

L’empereur est la personnification de ce grand principe qui domine et pénètre plus ou moins profondément les diverses couches de cette immense agglomération de trois cents millions d’individus. Dans la langue chinoise on le nomme Hoang-ti, Auguste Souverain, ou Hoang-chan, Auguste Élévation ; mais son nom par excellence est Tien-dze, Fils du Ciel. Selon les idées de Confucius et de ses disciples, c’est le ciel qui dirige et règle les grands mouvements et les révolutions de l’empire, c’est sa volonté qui renverse les dynasties et en substitue de nouvelles. Le ciel est le véritable et seul maître de l’empire ; il choisit qui il lui plaît pour son représentant, et lui communique son autorité absolue sur les peuples. La souveraineté est un mandat céleste, une mission sainte confiée à un individu dans l’intérêt de la communauté, et qui lui est retirée par le ciel aussitôt qu’il se montre oublieux de son devoir et indigne de son mandat. Il suit de ce fatalisme politique qu’aux époques de révolution les luttes sont terribles jusqu’à ce que de grands succès et une supériorité bien marquée soient devenus, pour les sujets, comme un signe de la volonté céleste : alors les peuples se rallient souvent au nouveau pouvoir et lui sont soumis longtemps sans arrière‑pensée. Le ciel avait un représentant, un fils adoptif, il l’a abandonné et lui a retiré ses pouvoirs ; il s’en est choisi un autre et il veut qu’on lui obéisse : voilà tout le système.

L’Empire chinois, Gaume frères, Paris, 1854

 

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