Raymond
de Dalmas

 

 

A l'âge de 20 ans, le comte Raymond de Dalmas s'embarque pour un voyage autour du monde. Il séjourne trois mois au Japon, d'octobre 1882 à janvier 1883. Ce bref séjour lui fournira la matière principale de son livre, publié en 1885. Le jugement sévère que porte Dalmas sur le Japon et les Japonais est représentatif d'une tendance qui se poursuivra longtemps. Ce jeune aristocrate se pose en naturaliste qui observe son objet et le juge d'après ses propres catégories, en l'occurrence le modèle européen de civilisation.

 

Les Japonais et leurs moeurs
(1893)

Il est bien difficile, sinon impossible, de définir d'une façon absolue leur esprit ondoyant et dissimulé, surtout en face de l'étranger.

Le Japonais, contrairement au Chinois travailleur et économe, est paresseux et surtout jouisseur dans le sens le plus complet du mot. Il n'économise jamais et vit au jour le jour, sans s'inquiéter du lendemain ni de l'avenir; une bonne fortune lui procure-t-elle un peu plus d'argent que de coutume, loin de le garder ou de l'employer de façon utile, il le dépensera en plaisirs et en futilités.

Profondément sceptique, il est gai et rit toujours, même lorsqu'on se fâche contre lui; son rire bruyant ne cesse jamais, ou alors c'est au moment où il vous tue. Sous des apparences douces et polies, il est très haineux et possède la malice du chat. Souvent il flatte et caresse pour mieux frapper; aimable et patient, il attend longtemps le moment favorable pour assouvir traîtreusement une vengeance certaine.

Le peuple est très sobre; sa nourriture se compose de riz et de thé. On ignore au Japon ce que nous appelons la bonne chère et le confortable.

Le Japonais n'est pas intelligent; son esprit est cependant capable de s'assimiler avec facilité une certaine somme de connaissances. Les jeunes étudiants travaillent avec une ardeur extrême, et apprennent les sciences enseignées par les Européens, mais ils sont incapables d'embrasser aucune étude d'ensemble et s'attacheront forcément aux minuties et aux détails, en se confinant toujours dans un cercle excessivement restreint.

L'adaptation de notre civilisation au Japon, entrevue par certaines personnes à la distance de cinq mille lieues, paraît surprenante et peut donner une haute idée de ce peuple, en laissant croire qu'il se l'est appropriée complètement en si peu de temps. En réalité, il en possède un simple vernis qui de loin miroite aux yeux, mais s'écaille au moindre coup d'ongle. Il rappelle un peu l'histoire de ce singe ayant vu un horloger réparer une montre : il la démonta entièrement, mais ne put jamais la reconstituer.

Les Japonais, leur pays et leurs moeurs, Plon, Paris, 1893 [Kimé, Paris, 1993]

 

 

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© Denis C. Meyer-2009