Ecrivain
d’inspiration catholique, Paul
Claudel (1868-1955)
a été diplomate en Chine de 1895 à 1909. Cet
extrait est tiré d’un article publié en
mars 1936
dans Les Nouvelles Littéraires.
[…] Comme j’ai aimé
la Chine ! Il y a ainsi des pays, que l’on accepte, que l’on épouse,
que l’on adopte d’un seul coup comme une femme, comme s’ils avaient
été faits pour nous et nous pour eux ! Cette Chine à
l’état de friture perpétuelle, grouillante, désordonnée,
anarchique, avec sa saleté épique, ses mendiants, ses
lépreux, toutes ses tripes à l’air mais aussi avec cet
enthousiasme de vie et de mouvement, je l’ai absorbée d’un seul
coup, je m’y suis plongé avec délices, avec émerveillement,
avec une approbation intégrale, aucune objection à formuler
! Je m’y sentais comme un poisson dans l’eau ! Ce qui me semblait particulièrement
délicieux, c’était cette spontanéité, cette
ébullition sans contrainte, cette activité ingénieuse
et naïve, tous ces petits métiers charmants, cette présence
universelle de la famille et de la communauté, et aussi, faut-il
le dire, ce sentiment partout du surnaturel, ces temples, ces tombeaux,
ces humbles petits sanctuaires sous un arbre où le culte se compose
d’une baguette d’encens et d’un morceau de papier, tout cela m’était
comestible.
Je me suis toujours senti,
je l’avoue, beaucoup plus à mon aise au milieu des païens
qu’avec ceux qu’on nous engage à appeler, je ne sais pourquoi,
"nos frères séparés"(1).
Spontané, ai-je dit tout à l’heure. Oui, la Chine
était un pays spontané aussi intensément et spécifiquement
humain qu’une fourmilière peut être formique, elle devait
tout à une espèce de sagesse vitale et innée enracinée
dans le goût et dans l’instinct.
Quelle impression éblouissante,
j’ai gardée de l’ancien Canton, cette ville sublime de bois doré,
aujourd’hui détruite par les révolutionnaires, là
comme partout ennemis de tout art et de toute beauté ! La Chine,
telle qu’elle existait alors, était le pays le plus vraiment
et le plus pratiquement libre que j’ai jamais connu, c’est-à-dire
libre pour les choses immédiates qui seules après tout
ont de l’importance. […]
(1) Référence aux musulmans
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Denis C. Meyer-2009