Paul Claudel
et la Chine

 

 

Écrivain d'inspiration catholique, Paul Claudel (1868-1955) a été diplomate en Chine de 1895 à 1909. Il a également été ambassabeur de France au Japon de 1922 à 1928, une expérience qui lui a inspiré son ouvrage L'Oiseau noir dans le soleil levant (1929).

Les deux textes suivants concerne la Chine. Le premier date de 1909, alors qu'il est encore en poste en Chine et le second est extrait d'un article publié en mars 1936 dans Les Nouvelles Littéraires.

 

Psychologie de l'Européen en Chine
(c. 1909)

Passé le Canal de Suez, les Dix Commandements n'existent plus, dit Kipling (1). L'Européen se croit en vacances; les conditions de vie sont bien plus faciles : il gagne beaucoup plus d'argent, il se sent spécialement protégé; il constitue au milieu des Chinois une aristocratie investie d'un pouvoir exceptionnel, rien que par le fait d'être blanc; en Europe, l'homme n'est qu'une unité; en Extrême-Orient, il prend la valeur d'un coefficient. Les Chinois cherchent à l'intéresser à leurs affaires; une multitude de gens interlopes n'ont d'autres moyens d'existence que de servir d'enseignes aux affaires chinoises; le Consul ne peut intervenir, il doit même fermer les yeux, car il trouve là un moyen d'influence. On reçoit largement, on dépense beaucoup, on a une domesticité nombreuse, l'habitude du "chit" et du chèque est dangereuse; jamais on n'a d'argent sous la main, les banques sont très larges pour le crédit; [...]

Les Français montrent souvent des initiatives intéressantes (ils ont été les premiers à organiser Hankéou et le commerce avec le Setchouen); mais ils manquent de suite dans les idées et de sérieux dans les affaires. Ils n'ont pas de grandes maisons solides, bien connues des Chinois, établies depuis longtemps dans le pays, inébranlables comme les grandes maisons allemandes et anglaises. Les maisons françaises sont branlantes, à la merci d'une mauvaise année ou de mauvais employés. [...] Le Français se décide malaisément à passer sa vie au loin, il s'attend toujours à quitter : il considère dans tous les cas qu'il fait un sacrifice héroïque et veut être payé grassement. Il exagère tous les défauts de l'Européen en Chine : de dépensier il devient prodigue, les autres sont indépendants : il ne supporte aucune subordination; il ne peut consentir à rester employé; [...]

Le grand défaut de l'Européen en Chine c'est l'importance que donne ce privilège de l'exterritorialité : le plus petit employé, le plus mince [blanc] est un personnage important, protégé par le Consul; il exagère son importance, perd l'esprit d'économie, de famille : il vit tout le temps comme à l'hôtel en Chine.

Livre sur la Chine - circa 1909; publié en 1995 - l'Age d'Homme, Paris,

 

(1) Référence au poème de Rudyard Kipling, intitulé Mandalay (Barrack-Room Ballads and Other Verses, 1892), où figurent notamment les fameux vers suivants:

Ship me somewhere east of Suez, where the best is like the worst,
Where there ar'n't no Ten Commandments an' a man can raise a thirst

 

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Comme j'ai aimé la Chine !
(1936)

[...] Comme j'ai aimé la Chine ! Il y a ainsi des pays, que l'on accepte, que l'on épouse, que l'on adopte d'un seul coup comme une femme, comme s'ils avaient été faits pour nous et nous pour eux ! Cette Chine à l'état de friture perpétuelle, grouillante, désordonnée, anarchique, avec sa saleté épique, ses mendiants, ses lépreux, toutes ses tripes à l'air mais aussi avec cet enthousiasme de vie et de mouvement, je l'ai absorbée d'un seul coup, je m'y suis plongé avec délices, avec émerveillement, avec une approbation intégrale, aucune objection à formuler ! Je m'y sentais comme un poisson dans l'eau ! Ce qui me semblait particulièrement délicieux, c'était cette spontanéité, cette ébullition sans contrainte, cette activité ingénieuse et naïve, tous ces petits métiers charmants, cette présence universelle de la famille et de la communauté, et aussi, faut-il le dire, ce sentiment partout du surnaturel, ces temples, ces tombeaux, ces humbles petits sanctuaires sous un arbre où le culte se compose d'une baguette d'encens et d'un morceau de papier, tout cela m'était comestible.

Je me suis toujours senti, je l'avoue, beaucoup plus à mon aise au milieu des païens qu'avec ceux qu'on nous engage à appeler, je ne sais pourquoi, "nos frères séparés"(1). Spontané, ai-je dit tout à l'heure. Oui, la Chine était un pays spontané aussi intensément et spécifiquement humain qu'une fourmilière peut être formique, elle devait tout à une espèce de sagesse vitale et innée enracinée dans le goût et dans l'instinct.

Quelle impression éblouissante, j'ai gardée de l'ancien Canton, cette ville sublime de bois doré, aujourd'hui détruite par les révolutionnaires, là comme partout ennemis de tout art et de toute beauté ! La Chine, telle qu'elle existait alors, était le pays le plus vraiment et le plus pratiquement libre que j'ai jamais connu, c'est-à-dire libre pour les choses immédiates qui seules après tout ont de l'importance. [...]


(1) Référence aux musulmans

 

 

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