Nicolas
Bouvier
(1929-2001)

 

 

 

 

 

Né à Genève en 1929, Nicolas Bouvier a renouvelé le style et l'esprit de la littérature de voyage, dont il a longuement évoqué la philosophie dans L'Usage du Monde (1963), devenu une référence pour les "travel writers" contemporains. Avec Bouvier, le voyageur n'est plus dans une position dominante d'observateur et de juge, il s'inscrit au contraire dans le paysage qu'il traverse, se détachant en même temps de ses préjugés, de son savoir antérieur, pour se présenter à l'Autre avec un esprit humble et totalement ouvert. L'extrait suivant de Chronique Japonaise (1989), résume bien cette attitude nouvelle de l'écrivain-voyageur.

 

Arrivée à Yokohama

Le capitaine Cook avait une épée et saluait les chefs maoris avec un bicorne aussi brillant que le soleil. La Pérouse distribuait sans compter des fers de hache et des perles de verre bleu. Phileas Fogg ne se séparait pas de sa valise de porc bourrée de bank-notes. J'arrivai sur le pont suifeux comme une chandelle et sans rien à offrir que le torchon que j'avais à la main. Les voyages ont changé.

Le temps était superbe. Eclairs blancs des mouettes dans le soleil d'octobre, qui est le meilleur mois du Japon. Une demi-douzaine de petits hommes aux visages marqués m'entouraient déjà et m'interrogeaient dans un "japanglais" sans complexe. Qu'est-ce que je comptais faire ? Qu'est-ce que j'attendais du pays?

En ce temps - il est révolu -, les voyageurs de mon genre restaient tous à dormir dans des ashrams de l'Inde et n'arrivaient pas jusqu'ici. Mes interlocuteurs étaient presque aussi râpés que moi. Vestons usés jusqu'à la trame, branches de lunettes fixées au sparadrap, mais leurs caméras made in Japan étaient déjà des instruments de précision, et les regards vifs, précis, franchement amicaux. [...] "Ce sera dur, très dur, ça n'ira pas tout seul - me disaient-ils avec de petites inclinations du buste qui me paraissaient ni comiques ni obséquieuses -, et savez-vous vraiment la vie que nous menons ici?"

Dur ? Ici au moins il faisait frais ! Je venais de passer huit mois sous les tropiques, confiné par la chaleur et la malaria dans une auberge vermoulue que les termites transformaient bruyamment en sciure. L'air de Yokohama s'avalait comme du champagne.

 

Je n'imaginais pas trop - et il vaut mieux - ce que j'attendais du pays.

Quant à mon savoir, il était trop sommaire pour me gêner beaucoup. A Dehli, Colombo, Saigon, j'avais rencontré des consuls obligeants et taciturnes, qui tamponnaient à petits coups secs d'une pochette immaculée leur visage en sueur, se lavaient les mains cent fois la journée et faisaient penser à des chirurgiens égarés sans désinfectants ni consignes dans la molle et bavarde agitation de l'Asie du Sud-Est.

Enfant, j'avais vu des "coquilles japonaises" s'ouvrir au fond d'un verre d'eau et lancer vers la surface leurs fleurs roses et blanches lestées de minuscules bouées de sureau, et coché dans les catalogues de jouets de Noël (sans les recevoir) les maquettes au dix-millième des deux plus grands cuirassés du monde : le Musashi et le Yamato, aujourd'hui envoyés par le fond. Plus tard, j'avais entendu Madame Butterfly chanter (en italien) son désespoir d'être lâchée, et regardé comme les impressionnistes quelques estampes - certes pas les meilleures. Je me souvenais aussi de cette épisode du Tour du monde en quatre-vingts jours où Passepartout, ayant retrouvé son maître dans les rangs des spectateurs et quitté sans permission sa place dans la "pyramide humaine" d'un cirque de Yokohama, avait entraîné la ruine de tout l'édifice et fait perdre la face à tous ses employeurs. Mais je mesurais mal tout ce que la morale de l'histoire avait, en somme, de proprement japonais.

Et voilà, aux innocents les mains pleines.

Chronique japonaise, Payot, Paris, 1989.

 

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© Denis C. Meyer-2009