[...] Après une
périlleuse traversée, après des émotions
de voiles et de vergues brisées, de machine convulsivement ébranlée,
rien de joli et d’imposant à la fois comme d’arriver dans l’obscurité
à une rade aussi calme que celle de Hong Kong. De toutes parts
des roches hardies, de hautes montagnes encadrent un véritable
lac d’abri contre les vents déchaînés; sur leurs
flancs sont échelonnés en amphithéâtre toutes
les maisons brillamment éclairées des marchands anglais,
qui en vingt-cinq ans, ont déjà formé une grande
ville. Des milliers de lumières se détachent sur ce fond
grandiose, tandis que des centaines de jonques, dormant sur leurs ancres
entre les hautes mâtures de clippers, balancent leurs lanternes
bariolées, leurs dragons ailés, leurs transparents lumineux,
et semblent s'incendier par des fusées, des pétards et
des soleils tirés du sommet de leurs proéminents gaillards
d'arrière. Nous arrivons, paraît-il, au milieu des réjouissances
du premier de l'an chinois, et même les échos lointains
nous apportent les éclats des fanfares et des grosses caisses
qui animent un bal donné au palais du Gouvernement. […] Si Bangkok
est l'image asiatique de Venise, la ville de Hong Kong, appliquée
comme un rideau sur une pente rocheuse et escarpée, nous semble
être la Gênes de l'extrême Orient. [...]
Logés au palais
du Gouvernement, qui domine la ville et la rade, nous avons sous les
yeux le spectacle d’une tapageuse animation dans les rues. Les coolies
chinois se heurtent et se disputent : les riches négociants du
Céleste Empire y fourmillent, trottant dans leurs bottes de toile
blanche et cachant leurs bras dans leurs casaquins bleu de ciel; leur
queue, d’autant plus longue que le tiers est "en faux", traîne
jusqu’aux mollets; enfin, les femmes de la haute société,
soutenues par deux servantes du peuple, mettent lentement l’un devant
l’autre leurs classiques petits pieds torturés, dont les plus
grands ont de huit à dix centimètres de long. Il paraît
que, dès leur naissance, on leur foule le pouce en dedans, et
que serrant à outrance par des bandelettes le pied meurtri, devenu
ainsi un moignon informe, on ne cesse de le comprimer jusqu’à
l’âge mûr. A leur démarche saccadée et pantelante,
on les croirait des invalides à jambes de bois; mais ces vieilles
de vingt ans ont le teint sanguin, une coiffure abondante, astiquée
et enjolivée, et des vêtements lustrés, soignés
et voyants. Avec leurs boucles d’oreille de jade, leurs joues peintes
de jus de betterave, leurs sourcils rejoignant la chevelure, leurs yeux
en amande et leur manque absolu d’expression, elles ont l’air de poupées
de cire coloriées, et il semble qu’il suffirait de souffler un
peu fort pour les faire tomber. [...]
Comme ici les rues ressemblent à des montagnes russes, quand elles ne sont pas d'interminables
escaliers, et souvent des échelles taillées dans le granit,
les Européens ne les gravissent qu'en palanquins. A chaque instant
on trouve une place de fiacres humains, et deux ou quatre coolies bien
musclés, se relayant d'un commun accord, s'atellent pour un modique
salaire. Quant à nous, portés tous trois de front au grand
pas trotté, nous trouvons fort agréable l'élasticité
de cette légère construction de bambou et la solidité
des épaules des Chinois; nous escaladons ainsi, dans les trois
premières heures après notre débarquement, le pic
le plus élevé de l'île de Hong Kong, appelé "Victoria Peak" (1825 pieds), d'où la vue s'étend
sur l'archipel des îles environnantes, et, au loin, jusqu'à
la grande mer. Mais quelles terres pelées et dénudées
que ces premières côtes de Chine ! Quel chaos de roches
grisâtres et de montagnes désertes ! [...]
Pour terminer une journée
déjà si intéressante, le Gouverneur, au lieu de
nous servir le festin préparé par son cuisinier français,
réputé excellent, nous donne dans le plus chinois des
restaurants de la ville, chez Hang-Fa-Loh-Chung, dans Taëping-Schan,
un vrai souper de mandarin. Nous grimpons au sommet de l'édifice
de bois, qui compte à chaque étage une trentaine de cabinets
particuliers. Un tapage infernal y règne de toutes parts, et
tout y brille de lanternes bariolées. Aux sons des violons à
une corde et des tambourins de quatre jeunes Chinoises rieuses et peintes,
nous nous trouvons avec le Gouverneur, sir Charles Mac Donnell, lady
Mac Donnell, une de ses amies, et l'aide de camp Brinkley, devant une
table jonchée de fleurs et couverte de plus de deux cents petits
plats, et d'autant
de petites tasses mignonnes; puis, chacun de nous a deux bâtonnets
d'ivoire, en guise de fourchettes et de couteaux. Voici le menu textuel
et l'ordre de notre festin :
Fruits confits, - oeufs
de poisson glacés dans du caramel, - amandes et raisins, - ailerons
de requin sauce gluante, - gâteaux de sang coagulés, -
hachis de chien sauce aux lotus, - soupe de nids d'hirondelle, - soupe
de graines de lis, - nerfs de baleine, sauce au sucre, - canards de
Kwai-Poh-Hing, - ouïes d'esturgeon en compote, - croquettes de
poisson et de rat tapé, - soupe à la graisse de requin,
- compote de bêche-la-mer et de tétards d'eau douce. Ce
dernier plat, dont parle le Père Huc, m'avait toujours paru une
illusion. Maintenant qu'il a passé par mon estomac, je dois déclarer
qu'il est épouvantable. Enfin, ragoût au sucre composé
de nageoires de poisson, de fruits, de jambon, d'amandes et d'arômes,
et une soupe au lotus et aux amandes comme dessert !
Les vins sont un vin
rose, très médicinal, et le sam-chou, eau-de-vie
de riz tiède et écoeurante. Ce dernier mot, je puis le
donner comme adjectif qualificatif à chacun des mets que nous
avons tenté d'introduire dans nos solides estomacs. Il me semble
qu'avec un grand pot de gélatine, des abatis de volailles, des
balayures de la boutique d'un droguiste, et un fond de tiroir de pharmacie,
j'arriverais à vous reproduire, à mon retour, l'ensemble
antigastrique qui s'appelle un dîner purement chinois.