Ludovic de Beauvoir

 

 

 

Alors âgé de 19 ans seulement, le comte Ludovic de Beauvoir (1846-1929) accompagne le duc de Penthiève dans un voyage autour du monde, de 1865 à 1867, qui le mène en Australie, à Java, au Siam, à Canton, à Pékin, à Edo (Tokyo) et San Francisco. Il publie à son retour sa relation de voyage en trois volumes, qui reçoivent à l'époque un énorme succès parmi le public.

 

Arrivée à Hong Kong
(c.1865)

[...] Après une périlleuse traversée, après des émotions de voiles et de vergues brisées, de machine convulsivement ébranlée, rien de joli et d’imposant à la fois comme d’arriver dans l’obscurité à une rade aussi calme que celle de Hong Kong. De toutes parts des roches hardies, de hautes montagnes encadrent un véritable lac d’abri contre les vents déchaînés; sur leurs flancs sont échelonnés en amphithéâtre toutes les maisons brillamment éclairées des marchands anglais, qui en vingt-cinq ans, ont déjà formé une grande ville. Des milliers de lumières se détachent sur ce fond grandiose, tandis que des centaines de jonques, dormant sur leurs ancres entre les hautes mâtures de clippers, balancent leurs lanternes bariolées, leurs dragons ailés, leurs transparents lumineux, et semblent s'incendier par des fusées, des pétards et des soleils tirés du sommet de leurs proéminents gaillards d'arrière. Nous arrivons, paraît-il, au milieu des réjouissances du premier de l'an chinois, et même les échos lointains nous apportent les éclats des fanfares et des grosses caisses qui animent un bal donné au palais du Gouvernement. […] Si Bangkok est l'image asiatique de Venise, la ville de Hong Kong, appliquée comme un rideau sur une pente rocheuse et escarpée, nous semble être la Gênes de l'extrême Orient. [...]

Logés au palais du Gouvernement, qui domine la ville et la rade, nous avons sous les yeux le spectacle d’une tapageuse animation dans les rues. Les coolies chinois se heurtent et se disputent : les riches négociants du Céleste Empire y fourmillent, trottant dans leurs bottes de toile blanche et cachant leurs bras dans leurs casaquins bleu de ciel; leur queue, d’autant plus longue que le tiers est "en faux", traîne jusqu’aux mollets; enfin, les femmes de la haute société, soutenues par deux servantes du peuple, mettent lentement l’un devant l’autre leurs classiques petits pieds torturés, dont les plus grands ont de huit à dix centimètres de long. Il paraît que, dès leur naissance, on leur foule le pouce en dedans, et que serrant à outrance par des bandelettes le pied meurtri, devenu ainsi un moignon informe, on ne cesse de le comprimer jusqu’à l’âge mûr. A leur démarche saccadée et pantelante, on les croirait des invalides à jambes de bois; mais ces vieilles de vingt ans ont le teint sanguin, une coiffure abondante, astiquée et enjolivée, et des vêtements lustrés, soignés et voyants. Avec leurs boucles d’oreille de jade, leurs joues peintes de jus de betterave, leurs sourcils rejoignant la chevelure, leurs yeux en amande et leur manque absolu d’expression, elles ont l’air de poupées de cire coloriées, et il semble qu’il suffirait de souffler un peu fort pour les faire tomber. [...]

Comme ici les rues ressemblent à des montagnes russes, quand elles ne sont pas d'interminables escaliers, et souvent des échelles taillées dans le granit, les Européens ne les gravissent qu'en palanquins. A chaque instant on trouve une place de fiacres humains, et deux ou quatre coolies bien musclés, se relayant d'un commun accord, s'atellent pour un modique salaire. Quant à nous, portés tous trois de front au grand pas trotté, nous trouvons fort agréable l'élasticité de cette légère construction de bambou et la solidité des épaules des Chinois; nous escaladons ainsi, dans les trois premières heures après notre débarquement, le pic le plus élevé de l'île de Hong Kong, appelé "Victoria Peak" (1825 pieds), d'où la vue s'étend sur l'archipel des îles environnantes, et, au loin, jusqu'à la grande mer. Mais quelles terres pelées et dénudées que ces premières côtes de Chine ! Quel chaos de roches grisâtres et de montagnes désertes ! [...]

Pour terminer une journée déjà si intéressante, le Gouverneur, au lieu de nous servir le festin préparé par son cuisinier français, réputé excellent, nous donne dans le plus chinois des restaurants de la ville, chez Hang-Fa-Loh-Chung, dans Taëping-Schan, un vrai souper de mandarin. Nous grimpons au sommet de l'édifice de bois, qui compte à chaque étage une trentaine de cabinets particuliers. Un tapage infernal y règne de toutes parts, et tout y brille de lanternes bariolées. Aux sons des violons à une corde et des tambourins de quatre jeunes Chinoises rieuses et peintes, nous nous trouvons avec le Gouverneur, sir Charles Mac Donnell, lady Mac Donnell, une de ses amies, et l'aide de camp Brinkley, devant une table jonchée de fleurs et couverte de plus de deux cents petits plats, et d'autant de petites tasses mignonnes; puis, chacun de nous a deux bâtonnets d'ivoire, en guise de fourchettes et de couteaux. Voici le menu textuel et l'ordre de notre festin :

Fruits confits, - oeufs de poisson glacés dans du caramel, - amandes et raisins, - ailerons de requin sauce gluante, - gâteaux de sang coagulés, - hachis de chien sauce aux lotus, - soupe de nids d'hirondelle, - soupe de graines de lis, - nerfs de baleine, sauce au sucre, - canards de Kwai-Poh-Hing, - ouïes d'esturgeon en compote, - croquettes de poisson et de rat tapé, - soupe à la graisse de requin, - compote de bêche-la-mer et de tétards d'eau douce. Ce dernier plat, dont parle le Père Huc, m'avait toujours paru une illusion. Maintenant qu'il a passé par mon estomac, je dois déclarer qu'il est épouvantable. Enfin, ragoût au sucre composé de nageoires de poisson, de fruits, de jambon, d'amandes et d'arômes, et une soupe au lotus et aux amandes comme dessert !

Les vins sont un vin rose, très médicinal, et le sam-chou, eau-de-vie de riz tiède et écoeurante. Ce dernier mot, je puis le donner comme adjectif qualificatif à chacun des mets que nous avons tenté d'introduire dans nos solides estomacs. Il me semble qu'avec un grand pot de gélatine, des abatis de volailles, des balayures de la boutique d'un droguiste, et un fond de tiroir de pharmacie, j'arriverais à vous reproduire, à mon retour, l'ensemble antigastrique qui s'appelle un dîner purement chinois.

Voyage autour du Monde : Java, Siam, Canton (1869, Paris)

 

 

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© Denis C. Meyer-2009