Kikou
Yamata

 

 

Kikou Yamata (1897-1975), écrivaine franco-japonaise, est née à Lyon en 1897. Son père, Tadzumi Yamada, avait émigré en France à l’âge de 23 ans, s’était installé à Lyon et épousé une Française. En 1908, Kikou Yamata quitte la France pour le Japon où elle réside jusqu’en 1923. À son retour en France, elle commence à publier (Sur des lèvres japonaises, 1924 ; Masako, 1925). Elle devient « la Japonaise » des salons littéraires parisiens, assumant son rôle de médiatrice culturelle entre la France et le Japon. En 1939, elle retourne au Japon, où elle séjourne cette fois une dizaine d’années. Rentrée en Europe en 1949, Yamata s’installe à Genève et continue de publier des ouvrages qui s’attachent à élucider le Japon, figure majeure de l’altérité géoculturelle. Yamata écrit aussi pour trouver une cohésion au sein de son propre monde, hybride et paradoxal. (1)

 

La Japonaise
(1955)

Pour équilibrer sa civilisation, le Japon s’efforce de former des hommes extraordinairement virils et des femmes plus que tout autres féminines. Cette différence voulue, de deux tempéraments accentués à dessein, provoque chez un Occidental cette étrange impression de différence raciale. Pour un Japonais, elle est dans l’ordre de la nature. Il croit à la loi de l’In-yo, au dynamisme des deux pôles négatif et positif, base de toute création. […]

La civilisation occidentale, au contraire, a cherché à aplanir ces différences des sexes et y a presque totalement réussi. Elle fait ressortir ce qui est commun à la personne humaine. […]

Au début de la civilisation nippone appelée Yamato, avant l’influence chinoise qui sépara si nettement la vie des hommes et des femmes, le Chinois et les Coréens nommaient le Japon : « Le Pays de la Reine ». […]

Partout, à l’origine de la civilisation japonaise, dans ses manifestations religieuses, littéraires ou artistiques, on trouve la femme créatrice et organisatrice. Elle agit. Plus tard, elle inspire.

Je me demande s’il ne faut pas considérer comme un phénomène artificiel son effacement dans les siècles qui suivirent.

Ce rôle de génératrice dévolu à la Japonaise des premiers âges lui fut ôté par la féodalité nippone et le bushido. Ce code civil des samouraï leur dictait à l’égard des femmes une attitude sévère. L’influence féminine disparaît surtout lorsque la famille et la société s’organisent selon le système de Confucius et que le bouddhisme, méfiant de la nature féminine, met l’homme en garde contre elle. Mais le rôle de la femme, pour être devenu anonyme, n’en est pas moins important. Une hypocrisie naît de cet effacement. Souvent la femme le nie pour mieux exercer son pouvoir.

Le Japonais n’a jamais exclu la femme de sa civilisation. Au contraire, elle lui est indispensable pour incarner son idéal moral et artistique. […] Le romantisme nippon, en donnant à l’homme la première place et le rôle actif, a fait de la femme la base indispensable d’une communion nationale à travers l’art et les coutumes. Sans la femme, point de tradition au foyer, point de répertoire du théâtre Kabuki ou du théâtre de marionnettes, point de programme complet de Nô. Et pourtant, ce sont les hommes, tant acteurs que récitants, qui incarnent les rôles féminins !

Le Japon des Japonaises, Paris, Domat, 1955

 

(1) Denis C. Meyer, Monde flottant, la médiation culturelle du Japon de Kikou Yamata, L'Harmattan, Paris, 2009.

 

 

home | French at HKU

© Denis C. Meyer-2016